La décision finale

La décision finale

Bérénice n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle s’était tournée et retournée. Par moments, elle relevait la tête, la posait sur sa main et appuyée sur son coude elle contemplait son mari. Il dormait du sommeil du juste. Elle avait toujours eu l’impression que rien ne l’atteignait.

Les pensées tournaient dans sa tête. Ça faisait des mois que sa décision était prise mais aujourd’hui, il faudrait l’annoncer à son mari et à ses enfants. Aujourd’hui, ils fêtaient leur anniversaire de mariage. Trente ans. Trente ans !

— Mais où sont passées toutes ces années ? Comment j’ai fait pour tenir jusque-là ?

Bérénice se posait la question, mais ce n’était que pour la forme. Elle savait très bien comment elle avait tenu jusque-là : elle aimait son mari. Elle n’avait jamais pu le quitter malgré tout ce qu’elle lui reprochait. Mais aujourd’hui, sa décision était prise. Elle annoncerait son départ à la fin du repas. C’était mieux qu’au début pour ne pas gâcher la journée. C’était aussi cette raison qui l’avait fait reculer. Tout le monde allait s’insurger contre elle. Personne ne comprendrait sa décision. Mais personne ne savait ce qu’elle ressentait.

Son mari, Brice, aurait dû le savoir. Tant de fois, elle avait essayé de lui parler. Tant de fois, elle lui avait dit qu’elle souffrait. Jamais il ne l’avait écoutée. Jamais il ne lui avait montré qu’il l’aimait toujours.

Chaque jour, elle rongeait son frein. Parfois, elle avait envie de hurler. Mais à quoi bon ? Brice n’avait jamais la réaction attendue.

— Ça suffit, Bérénice, tu te fais des idées.

Ou pire encore :

— Tu me fatigues, c’est quoi encore cette crise ?

Alors, elle se taisait. Elle savait que ça ne servait à rien. Il ne l’aimait plus, elle le fatiguait, autant se taire et partir. Elle n’avait pas pris cette décision à la légère. Il lui en avait fallu du courage pour en arriver là. Elle avait pris la mesure d’une telle décision. Au début, c’était la peur de se retrouver seule qui l’avait fait reculer. Elle n’arrivait pas à imaginer sa vie seule. Tout tournait tellement autour de Brice. Il faut dire qu’il avait un foutu caractère. Il était toujours le premier à râler. Sur tout. Sur rien. Il râlait. C’était un éternel insatisfait. Bérénice s’était souvent dit que ce n’était pas grave. Au fond de lui, ce n’était pas un méchant. Juste un râleur.

Mais ce n’était plus le moment de polémiquer, c’était le moment d’agir. C’est cette pensée qui avait tourné dans sa tête depuis des jours qui finalement la calma.

Le sommeil l’avait rattrapée alors que le jour pointait déjà.

Brice se leva sans faire de bruit, il savait que si sa femme dormait encore à cette heure-là, c’est qu’elle avait passé une mauvaise nuit. Il referma doucement la porte de la chambre et se rendit à la cuisine. Il était à la retraite depuis quelques semaines mais il n’arrivait pas encore à se lever tard. Il appréciait les premières lueurs de l’aube et le calme qui régnait à ces moments-là.

Il prit son petit déjeuner sans se presser et alla faire un tour du jardin. Il adorait cet espace. Bérénice y passait des heures à travailler et le résultat était là. C’était sans conteste le plus beau jardin du quartier. Bien que le mérite ne lui en revienne pas, il en était très fier.

Bérénice se réveilla tard dans la matinée. Ça ne l’inquiéta pas plus que ça. Elle avait toujours anticipé et les préparatifs du repas de famille étaient bien avancés. Elle passa directement par la salle de bains puis elle se rendit à la cuisine. Brice n’était pas dans la maison et ça l’arrangeait bien. Elle avait peur que quelque chose la trahisse dans son comportement. Un bon maquillage avait masqué les traits tirés de la mauvaise nuit qu’elle venait de passer, mais elle sentait son cœur battre plus vite qu’à l’accoutumée.

Elle prit le temps de se préparer un thé. Rien qu’un thé, elle n’aurait rien pu avaler d’autre. Elle posa ses mains bien à plat sur le comptoir de la cuisine. Ce n’était pas facile, elle tremblait.

— Garde ton calme, ma grande. Tu auras besoin de toutes tes ressources d’ici quelques heures.

— Tu parles toute seule ?

Elle sursauta si fort que sa tasse de thé se renversa.

Brice éclata de rire.

— Eh be, j’t’en fais de l’effet !

— C’est malin, il y en a partout ! Tu étais obligé de faire ça ?

— Tu m’as l’air de bon poil, ça fait peur. Bon anniversaire quand même.

Le cœur de Bérénice battait à tout rompre. Heureusement, Brice sortit de la cuisine avant qu’elle puisse lui répondre. Lui répondre quoi d’ailleurs ? Elle n’allait quand même pas lui souhaiter un bon anniversaire de mariage juste avant de le quitter.

Elle continua de se parler à elle-même, mais dans sa tête.

— Il faut que je me calme. Et tout de suite. Les enfants vont arriver et ils ne doivent pas me voir dans cet état.

Elle avala quelques comprimés à base de plantes. D’habitude, ils fonctionnaient bien. Elle reprit ses préparatifs de la veille en respirant profondément, comme lui avait enseigné son prof de yoga. Mais elle sentait bien qu’il lui en faudrait plus aujourd’hui si elle voulait que le repas se passe sans accrocs.

Bérénice aimait les repas de famille. Elle préparait les plats préférés de ses enfants et de son mari. Il y en avait toujours trop mais personne ne s’en formalisait car chacun repartait avec des restes dans des boîtes hermétiques. Bérénice excellait en cuisine et surtout adorait les compliments qu’elle recevait à chaque réunion de famille. Son fils aîné, Alexandre, sa fille, Camille et son plus jeune fils, Yoann, lui vouaient une adoration sans limite. Elle les avait toujours choyés et entourés d’amour et ils lui avaient bien rendu. Ça avait été un crève-cœur quand ils avaient quitté la maison. Mais chacun était marié et heureux en ménage. C’était ça le plus important.

Alexandre avait deux enfants, de petites filles délicieuses qui adoraient leur grand-mère. Camille avait une fille et un garçon qui étaient encore en bas âge. Yoann, quant à lui, ne voulait pas d’enfant pour l’instant. Il trouvait qu’il avait déjà suffisamment à faire avec ses neveux et nièces et surtout, il voyageait tout le temps. Lui et sa femme travaillaient dans un aéroport. Lui comme steward et elle comme hôtesse de l’air.

Ça lui faisait du bien de penser à ses enfants. Mais Bérénice savait que ce ne serait pas suffisant pour faire diversion. Elle avait cherché la meilleure façon de leur annoncer la nouvelle, mais finalement, elle avait décidé d’improviser. Elle savait bien que d’âpres discussions auraient lieu et elle préférait adapter ses réponses au fur et à mesure.

Comment expliquer à un enfant, même adulte, que la douleur et la lassitude l’obligeaient à quitter leur père ? Elle savait qu’ils ne comprendraient pas. Comment leur dire qu’elle souffrait du manque d’attention qu’il lui portait ? Comment leur expliquer qu’après toutes ces années ensemble, le train-train quotidien avait eu raison de leur amour ? Bien sûr, elle savait qu’elle l’aimait encore. Mais elle ne se sentait plus aimée. Et ça pour une femme, c’est terrible. Elle était toujours l’épouse, la compagne, mais au fil du temps elle était devenue l’intendante, la femme de ménage, la personne indispensable qui faisait tourner la maison. Ce n’est pas ce qu’elle attendait de la vie. Elle voulait la passion des premiers jours. Elle voulait se voir belle dans les yeux de son mari. Elle voulait simplement être aimée comme au premier jour.

Elle avait perdu tout ça et ne se sentait plus qu’une femme blessée.

Quand onze heures sonna, elle vit les voitures de ses trois enfants se garer dans le jardin. Elle n’avait jamais compris comment ils faisaient pour arriver toujours tous en même temps.

— Grand-mère ! Grand-père ! Un bisou !

Les enfants sautaient chacun leur tour dans les bras de Bérénice et de Brice et les couvraient de baisers. Bérénice sentit une sérénité l’emplir. Ça ne dura pas. L’instant d’après elle se mit à culpabiliser comme jamais. Elle se dit qu’elle allait faire la chose la plus difficile de toute sa vie et que certainement le plus dur serait de ne pas flancher. Elle se concentra un instant. Ne pas flancher, ne pas flancher, ne pas flancher ! Elle se répétait la phrase en boucle.

— Ça sent super bon ! Maman, tu nous as préparé quoi ?

Camille entraînait déjà sa mère dans la cuisine. Bérénice lui avait transmis tous les secrets de fabrication des recettes qu’elle élaborait. Camille était devenue également une fine cuisinière. Les belles filles n’étaient pas en reste, elles aussi voulaient en apprendre le plus possible.

— Laissons les hommes décharger les voitures, allons voir ce qui mijote, ça sent trop bon.

— J’y crois pas, dit Camille, tu as préparé des souris d’agneau… Le repas préféré de papa. Il va être fou de joie. Il est vrai que pour un anniversaire de trente ans de mariage, il fallait marquer le coup.

Le sourire de Bérénice tomba d’un coup.

— J’ai dit une bêtise ? Tu as vu la tête que tu fais ?

— Non, non, ma chérie, j’ai juste eu un léger vertige, ça va passer. J’ai mal dormi cette nuit.

— Viens au salon, on va s’asseoir. Tu as bien mérité de te reposer.

Brice regarda sa femme entrer dans la pièce et son sourire disparut également.

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu es toute pâle…

— Rien, ça va passer, sers-moi un petit remontant.

Bérénice regarda autour d’elle et découvrit plusieurs bouquets de fleurs et des paquets cadeaux.

— C’est pour nous tout ça ? Vous n’auriez pas dû, c’est trop.

Alexandre vint s’agenouiller devant sa mère et lui prit les mains.

— Non, maman, ce n’est pas trop. On est tellement fiers d’avoir des parents comme vous. Après trente ans de mariage, vous êtes toujours des parents modèles et un couple modèle aussi. C’est assez rare pour le souligner.

Bérénice le regarda dans les yeux et comprit que la partie serait bien plus difficile à jouer qu’elle ne l’avait cru.

— Alexandre, non, nous ne sommes pas un couple exceptionnel. On se dispute souvent, on n’est pas toujours d’accord, on…

— Arrête, vous vous aimez, c’est ça qui compte.

— Grand-mère, tu as vu la belle robe que maman m’a achetée ?

— Oui ma chérie, on dirait une vraie princesse.

— Et la mienne, tu as vu ? renchérit sa sœur.

Heureusement que les petits enfants cherchaient son attention, ça permit à Bérénice de ne pas se mêler de la conversation des adultes.

Elle but un deuxième apéritif, chose qu’elle ne faisait jamais.

— Tu vas être pompette, lui dit Brice en riant.

— Et alors ? lui répondit-elle sèchement.

— Ça ne te réussit pas de mal dormir…

— Excuse-moi, dit Bérénice qui préférait battre en retraite avant de faire une gaffe. J’ai effectivement très mal dormi. On ferait mieux de se mettre à table.

Chacun s’installa autour d’une table somptueuse. Bérénice savait vraiment recevoir.

Les conversations étaient légères et des rires fusaient d’un bout à l’autre de la table. Bérénice faisait tout son possible pour être agréable, mais son rire sonnait faux. Personne n’eut l’air de s’en apercevoir ou du moins chacun eut la délicatesse de ne pas lui faire remarquer.

À la fin du repas, les enfants se mirent à crier tous en même temps :

— Le dessert ! Le dessert ! Le dessert !

Et les adultes d’ajouter :

— Les cadeaux ! Les cadeaux ! Les cadeaux !

Bérénice ne s’était jamais sentie aussi mal de toute sa vie. C’était maintenant qu’il fallait lâcher la bombe. Tout de suite. Il n’y avait plus une seule minute à perdre.

Elle se leva et dit :

— Je voudrais vous faire une annonce.

Tout le monde se tourna vers elle et Brice se leva également.

— Moi aussi j’ai une annonce à faire.

Bérénice ne sut pas quoi répondre. Qu’est-ce qui lui arrive ? Il va m’annoncer qu’il me quitte ? Qu’il a rencontré quelqu’un ? Quoi d’autre ?

La panique l’envahissait. Mais pourquoi ne l’avait-il pas laissée parler ? Pourquoi fallait-il qu’il ramène toujours tout à lui ? C’était son moment à elle, rien qu’à elle, elle le préparait depuis des mois !

— Les enfants, Bérénice, dit Brice, ma chère famille, je suis heureux que nous soyons tous réunis pour cette journée si importante. Il faut que ce moment reste gravé dans nos mémoires et j’espère qu’il sera un des moments les plus importants de notre vie.

Bérénice regardait Brice sans comprendre où il voulait aller. Mais de quoi parlait-il ?

Brice reprit :

— Bérénice, mon épouse depuis trente ans, ma tendre alliée, celle que j’ai toujours aimée, toi la mère de mes chers enfants, je voulais en ce jour si singulier, te demander si tu accepterais, une nouvelle fois, de m’épouser.

Des frissons parcoururent Bérénice dans tout le corps. Elle fixa Brice dans les yeux et tout ébranlée dans ses certitudes lui dit :

— Quoi ?

Brice s’approcha de sa femme, la prit dans ses bras et lui glissa à l’oreille.

— Ne me quitte pas, je t’en prie, je n’ai jamais cessé de t’aimer et je t’aimerai jusqu’à mon dernier souffle.

Bérénice éclata en sanglots dans les bras de Brice. Plus personne ne parlait, chacun attendait le dénouement. Alors, Bérénice essuya son visage et répondit :

— Ça dépend, c’est quoi le cadeau de mariage ?

L’éclat de rire et le soulagement furent généraux. Brice embrassa tendrement Bérénice pendant que les petits enfants scandaient :

— Oh ! Les amoureux !

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