La violence en héritage


La violence en héritage
Nadège venait d’enterrer sa grand-mère. C’était la seule famille qui lui restait. Elle n’avait pas connu son grand-père, ni son père. Et sa mère était décédée lorsqu’elle était toute jeune. Sa grand-mère l’avait élevée seule.
Nadège faisait le tour de la maison dont elle venait d’hériter.
— Voilà, grand-mère, je suis la dernière de la famille. Je ne sais pas quoi faire de cette maison. Si tu m’entends, aide-moi.
Sa grand-mère avait entretenu le jardin jusqu’à son dernier souffle. Chaque bosquet, chaque arbuste lui rappelait des souvenirs. Elle s’assit sur le banc qu’elle aimait tant escalader étant enfant.
— Si j’avais le courage, je viendrai m’y installer.
Elle sortit la clé de sa poche et la regarda longuement. Cette clé lui rappelait son enfance. Elle avait six ans quand sa grand-mère la lui avait donnée.
— Tiens, c’est la clé de ta maison maintenant que ta maman est au paradis. Ne la perds surtout pas, ici, c’est ton refuge.
À l’époque, Nadège n’avait pas bien compris ce que sa grand-mère voulait dire. Mais elle lui avait noté la phrase sur une jolie carte représentant des fleurs et elle l’avait déposée dans un petit coffre avec la clé. Nadège l’avait toujours gardée.
Elle gravit les trois marches qui menaient à la porte d’entrée, mit la clé dans la serrure et poussa la porte. Elle se serait presque attendue à sentir l’odeur du gâteau que sa grand-mère lui préparait souvent. Mais il n’y avait que l’odeur de la cire qui recouvrait les meubles et les parquets.
Nadège fit le tour des pièces, puis revint s’asseoir dans le fauteuil de sa grand-mère. C’est à cet endroit qu’elle se tenait le plus souvent. Elle la revoyait lire, coudre ou faire des mots croisés. Ses lunettes glissaient souvent sur son nez et ça la faisait rire.
Nadège frissonna à l’évocation de ce souvenir.
La vieille horloge sonna dix heures. Au son du bruit qui avait rythmé toute son enfance, Nadège se leva.
Elle alla dans la chambre qu’elle occupait petite. Elle avait toujours l’air d’une maison de poupée. Pas un seul objet n’avait changé de place depuis son départ quelques années plus tôt.
Dans la chambre de sa grand-mère, rien n’avait changé non plus. Elle ouvrit le flacon de parfum qui était toujours sur la commode. L’odeur la submergea.
— Je crois bien que je ne vais pas avoir le courage de ramasser tes affaires aujourd’hui, grand-mère.
Elle alla à la cuisine, se prépara un thé qu’elle but dans le fauteuil. Puis, elle soupira en se relevant et rentra chez elle.
Son mari l’attendait.
— Ça y est tu as tout vidé ? demanda Yohann à Nadège.
— Non, je n’ai pas réussi, il y a trop de souvenirs. Je sens encore sa présence, là-bas. C’est comme si elle allait passer la porte d’un instant à l’autre.
— Je peux venir t’aider, si tu veux.
— Non, c’est gentil, mais c’est une chose que je dois faire moi-même.
— Tu n’as qu’à dire que je te dérange. J’essaie d’être gentil avec toi et voilà comment tu me traites.
— Non, Yohann, ne le prends pas mal…
— Je le prends comme je veux, vide-la toute seule ta vieille baraque !
Nadège ne répondit rien, c’était préférable.
Nadège passait chaque jour devant la maison de sa grand-mère en allant travailler. Parfois, elle ne faisait que la regarder, parfois elle s’y arrêtait quelques minutes. Mais à aucun moment, elle n’eut le courage de la vider.
Yohann la pressait pourtant.
— Tu pourrais t’affoler et la mettre en vente. On a bien besoin de cet argent.
— On travaille tous les deux. C’est sûr qu’on ne roule pas sur l’or, mais on s’en sort plutôt bien, non ? Il n’y a pas urgence.
— Ça y est, tu trouves encore le moyen de me contredire !
— Non, mais…
— Tu vas faire comment quand il faudra payer les taxes ?
— Je ne sais pas…
— Alors, dépêche-toi de la mettre en vente.
Nadège avait hérité d’une jolie somme qu’elle gardait en roue de secours. Yohann ne le savait pas.
Et elle avait bien fait.
Quand elle rentra du travail quelques jours plus tard, elle trouva sur la table basse une brochure sur les derniers modèles de voitures qui venaient de sortir.
Nadège n’y fit pas allusion. Yohann s’agaça :
— Tu as vu comme elle est bien cette voiture ? Belle, puissante, racée, tout ce que j’aime…
Nadège ne fit aucun commentaire.
Le samedi suivant, elle se leva tôt et dit à Yohann :
— Je vais chez ma grand-mère.
— Ah ! Enfin, une bonne décision.
— Que tu crois, pensa Nadège.
À chacune de ses visites, Nadège ne faisait que flâner dans la maison. Elle mettait un disque sur le vieux tourne-disque de sa grand-mère. Elle aimait les grésillements qui s’ajoutaient à la musique. Elle faisait du thé à l’arôme qui correspondait à son humeur comme le faisait sa grand-mère. Il y avait du thé en vrac dans tous les placards de la cuisine.
Parfois, elle ouvrait un tiroir. Elle y retrouvait une partie de son enfance. Sa grand-mère gardait tout un tas de choses inutiles qu’elle appelait les “on ne sait jamais“.
— Grand-mère, pourquoi tu gardes ce verre ébréché ? demandait Nadège.
— On ne sait jamais. Si je veux faire des boutures, je serai bien contente de le trouver.
Nadège savait qu’il ne fallait pas insister, le verre resterait dans le placard avec des bouts de laine, des élastiques, voire même des morceaux de crayon.
Ce que préférait Nadège, c’était s’asseoir au bureau qui était dans un coin du salon. Le bureau était très ancien et servait d’écritoire. Un jour, quand Nadège était petite, sa grand-mère lui avait montré un compartiment secret. Depuis, Nadège l’appelait le bureau magique.
Malgré la multitude d’objets qu’on pouvait trouver sur le bureau, il paraissait toujours rangé. Nadège ouvrait les tiroirs un par un, déplaçait quelques objets et refermait en souriant.
Elle fit glisser sa main vers la toute petite encoche, invisible si on ne la cherchait pas. Elle appuya et la cache aux trésors de son enfance s’ouvrit.
Nadège y avait entassé toutes les cartes postales que sa grand-mère lui avait offertes. Elles aimaient toutes deux ce moyen de communiquer. Elles se racontaient des secrets que personne d’autre ne devait connaître.
Elle relut chaque carte postale qu’elle avait reçue.
— Grand-mère… Où as-tu mis toutes mes cartes, je n’ai trouvé que les tiennes ? N’essaie pas de me faire croire que tu les as jetées…
Elle examina le bureau plus à fond. Elle ne trouva rien. Elle passa la main dessous, rien non plus.
— Dis-moi, bureau magique, où est ta cachette ?
Elle s’assit par terre et en relevant la tête, elle comprit qu’il y avait un double fond.
Il lui fallut plusieurs tentatives avant de réussir à l’ouvrir. Le système était machiavélique.
— Grand-mère, t’es la meilleure…
Elle se releva avec le double fond et le posa sur la table du salon. Toutes les cartes postales que Nadège avait écrites étaient là.
Mais il n’y avait pas que cela.
Sa grand-mère avait gardé des dizaines de photos. Nadège les examina et ne reconnut personne. Sauf une. Sa mère. Un beau jeune homme la tenait par le bras. C’était le jour de leur mariage. Elle resta figée. Pour la première fois de sa vie, elle voyait le visage de son père. On lui avait toujours raconté que toutes les photos avaient disparu dans un incendie. Elle n’en savait pas plus.
Une larme coula sur sa joue. Elle reposa la photo et quitta la maison.
— C’est bientôt vide ? lui demanda Yohann.
— Non, je vais en avoir pour plusieurs jours avant d’avoir tout trié.
— Affole-toi. Ce serait bien qu’on ait la nouvelle voiture pour partir en vacances.
Nadège retourna dans la maison dès le lendemain. Elle n’avait aucune intention de tout trier.
Elle commença par se faire un thé. Aujourd’hui, ce serait jasmin, ça s’imposait. Elle emporta la tasse dans le salon et reprit la photo de ses parents.
— Bonjour maman, bonjour papa. Vous m’avez manqué.
Elle retourna la photo. Elle reconnut aussitôt l’écriture de sa grand-mère et ça lui glaça le sang.
À l’encre rouge était inscrit : “Si je te retrouve, je te tue.“
Elle jeta la photo sur les autres comme si cette phrase pouvait la brûler.
— Grand-mère… il va falloir que tu m’expliques…
Nadège reprit chaque photo une à une et les retourna toutes. Il n’y en avait qu’une qui portait une inscription. C’était une photo de sa grand-mère quand elle était jeune et au dos : Nadejda Sofia Petrova.
Sa grand-mère s’appelait Sophie Lacour…
Nadège s’assit avant que le vertige ne la fasse tomber. Pendant quelques minutes, elle n’osa plus bouger. Elle regardait la pièce dans laquelle elle se trouvait comme si elle ne l’avait jamais vue.
Nadejda Sofia Petrova. Ce nom ne lui disait absolument rien. Elle finit par se relever et reprit l’exploration du double fond du bureau. Il n’y avait rien de plus.
Nadège ne résista pas à l’envie de fouiller toute la maison. Elle sonda tous les meubles pour y trouver des cachettes, rien. Elle déplaça toutes les piles de linge. Rien non plus. Elle passa toute la maison au peigne fin avant de se rendre à l’évidence. Elle n’y trouverait rien.
Elle abandonna toute recherche. Déçue.
Elle s’installa dans le fauteuil de sa grand-mère et prit machinalement le calepin qui s’y trouvait. Il ne contenait que des numéros de téléphone avec des noms et des adresses. Elle les lut et un nom attira son attention. Michel, à n’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Qui était Michel ?
Au point où elle en était, il fallait qu’elle sache. Elle appela Michel. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il allait lui raconter.
— Michel ?
— Oui, bonjour, à qui ai-je l’honneur.
— Bonjour, Je suis Nadège Lacour, la petite fille de Sophie Lacour.
— Et vous venez de trouver mon numéro dans son carnet…
— Oui, il y a bien marqué de n’appeler qu’en cas d’extrême urgence, mais j’ai besoin de réponses et je ne savais pas vers qui me tourner.
— Vous avez bien fait. C’est ce qu’avait prévu Sophie.
— Elle l’avait prévu ?
— Oui, je suppose que vous avez trouvé les photos. Elle savait que vous finiriez par les trouver. Elle vous a toujours fait confiance.
— Expliquez-moi.
— Venez me voir, j’habite à deux rues de chez votre grand-mère, je suis son notaire.
— Maître Michel Lefort ? C’est vous ?
Nadège attrapa son sac et se rendit directement chez le Notaire.
— Entrez, Nadège. Votre maman voulait que vous portiez le prénom de votre grand-mère. Son vrai prénom.
— Vous connaissiez ma mère aussi ?
— Oui, depuis son arrivée en France.
— Mais maman était française.
— Elle l’est devenue. Avez-vous entendu parler de votre grand-père ?
— Non, jamais, grand-mère disait qu’il était mort très jeune.
— Elle voulait vous protéger.
— Je suis de plus en plus perdue. Elle voulait me protéger de mon grand-père mort ?
— Votre grand-mère a épousé votre grand-père en 1960. En Russie. Puis, elle s’est enfuie avec votre mère en 1965. Votre mère avait quatre ans. Il n’était pas mort en ce temps-là.
— Pourquoi enfuie ?
— Votre grand-père était un homme très influent et très cruel. Votre grand-mère a failli y laisser la vie. Elle a réussi à rejoindre la France et à changer de nom. C’est mon père qui l’a aidée à l’époque. Le nom de votre mère aussi a été changé.
— Est-ce que Lacour est mon vrai nom ? Je devrais porter le nom de mon père.
— Votre mère l’a fait changer quand vous étiez encore bébé au moment du divorce.
— Non, mes parents ne sont pas divorcés. Mon père est mort dans un accident de voiture avant ma naissance.
— Non, Nadège, votre père est toujours en vie d’après ce que je sais. Votre grand-mère n’a jamais voulu que vous le rencontriez.
— Mais pourquoi ?
— Il a tué votre mère.
Les doigts de Nadège se crispèrent sur les bras du fauteuil. Elle ne répondit pas. Elle respira longuement puis, elle ouvrit son sac et en sortit la photo de ses parents. Elle montra l’inscription au notaire.
— Je sais, votre grand-mère avait juré de le tuer si elle le retrouvait. Elle m’a laissé un dossier et une lettre pour vous. Je vais vous les chercher.
Tout tournait dans la tête de Nadège. Sa grand-mère était une femme battue. Sa mère avait été victime d'un féminicide. Elle-même vivait sous l'emprise d'un homme. Que faire d'un tel héritage de violence ?
Le notaire revint avec une enveloppe. Il lui tendit. Dessus, il y avait la clé de la maison maintenue par du ruban adhésif. La même clé que la sienne. Sa grand-mère avait noté dessous : “N’oublie pas que c’est la clé de ton refuge.“
Nadège regarda le notaire et lui demanda :
— Elle savait pour mon mari ?
Il acquiesca.
Quand Nadège rentra chez elle, Yoann n’était pas là. Mais, sur la table basse, d’autres brochures étaient apparues : des brochures d’agences immobilières. Yohann avait de la suite dans les idées. Elle prit un feutre rouge et écrivit en travers des brochures “Adieu“.
Elle monta dans la chambre conjugale, mit quelques affaires dans une valise et reprit sa voiture.
Quand elle tourna la clé dans la serrure de la maison de sa grand-mère, elle dit :
— Grand-mère, je rentre à la maison.
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