Le carnet.


Le carnet
Depuis vingt ans, Antoine notait tout. Il avait un carnet dans lequel il inscrivait les choses qu’il ne fallait surtout pas oublier : les dates importantes, les promesses faites par les autres, les services rendus, les petites injustices, les paroles qui l’avaient blessé et celles qu’il estimait devoir rendre un jour. Lorsqu’il avait prêté sa voiture à un voisin, Antoine l’avait noté. Lorsque ce même voisin avait refusé de lui rendre un service quelques mois plus tard, il l’avait également noté. Quand son frère avait oublié son anniversaire, la date avait rejoint le carnet. Quand sa sœur lui avait téléphoné trois jours après une opération pour prendre de ses nouvelles, il avait écrit : « Trois jours. »
Il ne disait jamais rien sur le moment. Il se contentait d’écrire. Son carnet grossissait au fil des années et, avec lui, la liste de ceux qui l’avaient déçu.
Un soir, sa fille lui demanda pourquoi il consultait si souvent ce vieux carnet.
- Pour ne pas oublier, répondit-il.
- Oublier quoi ?
Antoine hésita avant de répondre.
- Qui a fait quoi.
Sa fille prit le carnet et le feuilleta. Elle découvrit des pages entières consacrées à des gens dont elle avait parfois oublié jusqu’au prénom.
- Et tu gardes tout ça pour quoi ?, demanda-t-elle.
Antoine sourit.
- Pour savoir à qui je peux faire confiance.
Quelques semaines plus tard, Antoine eut un accident et dut rester plusieurs jours à l’hôpital. À son retour, il trouva sa maison pleine de provisions. Son frère avait rempli le réfrigérateur, sa sœur avait nettoyé la maison, le voisin avait réparé la clôture et sa fille avait posé des fleurs sur la table. Antoine regarda tout ça sans rien dire.
Le soir, lorsqu’il fut enfin seul, il ouvrit son carnet et chercha leurs noms. Il trouva beaucoup de choses à leur reprocher. Mais il se rendit compte qu’il n’avait jamais pensé à noter tout ce qu’ils avaient fait pour lui sans rien demander en retour.
Il prit alors une nouvelle page. Pour la première fois depuis vingt ans, il n’écrivit pas ce qu’il voulait retenir contre quelqu’un. Il écrivit ce qu’il ne voulait pas oublier.
Et ce soir-là, Antoine comprit que son carnet ne lui avait jamais appris à savoir sur qui compter. Il lui avait seulement appris à tenir les comptes.
On peut passer sa vie à compter ce que les autres nous doivent et oublier tout ce qu’ils nous donnent.
