Le souffleur de braises


Le souffleur de braises
Au sommet d'une colline, deux villages vivaient en paix depuis des générations. Les habitants se retrouvaient au marché, célébraient les mêmes fêtes et s'entraidaient lorsque les récoltes étaient mauvaises.
Un jour arriva un voyageur. Il n'avait ni métier, ni terre, ni famille. En revanche, il avait un talent rare : il savait écouter.
Il s'asseyait auprès d'un habitant et lui disait :
— Tu connais les gens du village d'en face ?
Quand l'autre répondait oui, il ajoutait :
— C'est drôle... pourtant, ils ne parlent pas de toi avec beaucoup de respect.
Il ne donnait jamais de détails.
Le lendemain, il allait dans l'autre village.
— Tu sais ce qu'on raconte sur toi, là-bas ?
Puis il repartait avant qu'on puisse lui poser des questions.
Les semaines passèrent. Les salutations devinrent plus froides. Les sourires disparurent. On cessa de se rendre service. Chacun était persuadé que l'autre le méprisait.
Puis vint le jour où deux hommes se disputèrent sur la place du marché. Les insultes remplacèrent les paroles. Les familles prirent parti. Bientôt, les deux villages ne se parlèrent plus.
Le voyageur observait tout cela en silence, installé sous un arbre.
Un vieux berger s'approcha de lui.
— Tu sembles satisfait.
— Je n'ai pourtant rien fait.
Le berger s'agenouilla devant un feu qui semblait s'éteindre. Il souffla doucement sur les braises. Une flamme reparut aussitôt.
— Tu vois, dit-il. Je n'ai pas allumé ce feu. Je me suis contenté de souffler.
Le voyageur baissa les yeux.
Le berger reprit :
— Les incendies naissent rarement d'un immense brasier. Ils commencent presque toujours par une étincelle que quelqu'un choisit d'entretenir.
Le lendemain matin, le voyageur avait disparu. Les villages, eux, mirent des années à retrouver la confiance qu'ils avaient perdue.
Il est des personnes qui n'inventent ni les rancœurs ni les conflits. Elles soufflent seulement sur les braises jusqu'à ce que tout finisse par brûler.
