Les volets bleus


Les volets bleus
Dans une petite rue, toutes les maisons avaient été repeintes au fil des années, sauf celle de Monsieur Arnaud, au bout de la rue. Ses volets étaient écaillés, la façade avait perdu sa couleur et le portail penchait depuis longtemps.
Les voisins lui proposaient parfois de l'aider.
— Il faudrait vraiment refaire vos volets avant l'hiver.
Monsieur Arnaud répondait qu'il s'en occuperait.
Un printemps, une jeune famille acheta la maison voisine. Le père se mit aussitôt à repeindre la façade. Pendant plusieurs jours, il ponça les murs, reboucha les fissures et passa deux couches de peinture.
Le samedi, il attaqua les volets.
Monsieur Arnaud regardait depuis son jardin.
— Vous allez les mettre de quelle couleur ?
— En bleu.
Il s'arrêta un instant devant un volet qu'il venait de décaper.
— C'était la couleur d'avant.
— Vous vous en souvenez ?
— Toute la rue était bleue autrefois.
Le jeune homme regarda les maisons autour d'eux.
— Vous pourriez repeindre les vôtres.
Monsieur Arnaud resta silencieux quelques secondes.
— Mon fils aimait ces volets. Quand il rentrait de l'école, il disait qu'il reconnaissait notre maison de loin grâce au bleu.
Le jeune homme ne posa pas d'autre question. Quelques semaines plus tard, sa maison était terminée. Les volets bleus donnaient à la rue un air différent.
Un matin, il trouva un pot de peinture devant son portail. Monsieur Arnaud était derrière.
— Il m'en restait.
— Vous voulez que je fasse une retouche ?
— Non. Je vais repeindre les miens.
Le samedi suivant, les deux hommes travaillèrent ensemble sur la vieille maison. Quand ils eurent terminé, Monsieur Arnaud resta devant les volets un long moment. Puis il rentra chez lui et ressortit avec une photographie. On y voyait un petit garçon devant la maison, son cartable sur le dos.
Il regarda la photo, puis les volets.
— Il aurait aimé les voir comme ça.
Le jeune homme rangea son pinceau.
— Vous pourrez maintenant les regarder sans qu'ils vous fassent mal.
Monsieur Arnaud secoua la tête.
— Ils me feront toujours penser à lui. Mais au moins, maintenant, je peux les regarder.
Préserver un souvenir ne signifie pas vivre dans le passé ; parfois, c'est lui redonner une place dans le présent.
