A demain peut-être


À demain peut-être
Claudine pensait souvent à cette chanson maintenant. “Elle met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux, les pigeons…” Elle ne savait même plus depuis combien d’années elle ne l’avait pas entendue réellement, mais les paroles revenaient parfois toutes seules pendant qu’elle émiettait du pain sec sur le rebord de sa fenêtre.
Les pigeons arrivaient immédiatement. C’était toujours les mêmes. Elle les reconnaissait, le gros gris avec une patte abîmée, le plus petit qui avançait par petits bonds nerveux. Deux tourterelles plus prudentes attendaient toujours à distance avant de s’approcher.
Claudine les connaissait mieux que ses voisins désormais. Elle resta un instant appuyée contre la fenêtre ouverte du salon. En bas, la rue était presque vide. Un camion de livraison reculait lentement devant la boulangerie pendant qu’une femme promenait un chien minuscule au bout d’une laisse rose. Onze heures vingt. C’était l’heure la plus vide de la journée. Le matin était passé. L’après-midi n’avait pas encore commencé. Et Claudine ne savait plus très bien quoi faire de ces heures-là depuis la mort de son mari.
Deux ans déjà. Le chiffre lui semblait absurde parfois. Deux ans que Gérard était mort dans cette chambre d’hôpital après trois semaines de soins intensifs. Deux ans que les gens lui avaient dit qu’il fallait du temps, qu’elle finirait par retrouver un rythme, qu’il fallait sortir un peu. Les gens parlaient énormément les premiers mois. Puis ils recommençaient leur propre vie.
Claudine referma la fenêtre avant de retourner dans la cuisine. L’appartement était parfaitement rangé. Plus personne ne dérangeait les coussins du canapé. Plus personne ne laissait traîner un verre sur la table basse ou des chaussures dans l’entrée. Pendant quarante ans, elle avait rêvé d’un peu de calme. Aujourd’hui, le silence lui paraissait immense.
A midi, elle ouvrit le réfrigérateur mais elle n’avait pas faim. Elle fit tout de même réchauffer une moitié de gratin qu’elle mangerait probablement encore le soir même.
Depuis quelque temps, elle faisait souvent ça : faire durer un plat. Elle n’avait plus envie de cuisiner. Pourtant, elle lui en avait préparé à Gérard des bons petits plats. Il était tellement gourmand.
Le téléphone sonna soudain dans le salon. Claudine sursauta. Elle regarda le numéro et décrocha.
— Allô ?
— Maman ?
La voix de sa fille arrivait avec ce léger décalage des appels internationaux.
— Ah… Sophie.
— Je te dérange ?
Claudine regarda machinalement autour d’elle. Comme chaque fois que ses enfants appelaient, elle ressentait ce besoin étrange de donner une impression de vie normale.
— Non non, j’étais occupée.
Le mensonge sortait tout seul maintenant. Occupée à quoi ? Elle n’aurait pas su le dire.
Sophie appelait du Canada. Elle partit y faire des études et y était restée car elle y avait fondé une famille. Elle raconta le travail, les enfants, la neige qui avait enfin fondu, un problème avec la voiture. Claudine écoutait attentivement tout en s’asseyant à la table de la cuisine.
— Et toi, ça va ?
La question arrivait toujours. Claudine regarda la fenêtre au-dessus de l’évier.
— Oui, très bien.
— Tu es sortie un peu cette semaine ?
— Oui oui.
Encore un mensonge. Elle n’était descendue que pour acheter du pain depuis quatre jours.
Sophie continua pourtant avec soulagement :
— Tant mieux. Ça me rassure.
Voilà. C’était exactement pour ça que Claudine mentait. Pour rassurer les autres.
Son fils faisait pareil depuis l’Amérique du Sud. Les appels arrivaient tous les quinze jours environ, souvent rapides, entre deux avions ou deux déplacements. Il demandait toujours la même chose : si elle voyait du monde, si elle mangeait correctement, si elle faisait attention à elle.
Alors Claudine répondait oui. Elle disait parfois qu’elle avait déjeuné avec une voisine alors qu’elle ne connaissait même pas son prénom. Ou qu’elle était allée au marché alors qu’elle avait passé la journée entière devant la télévision. Les mensonges étaient minuscules, presque gentils, mais ils remplissaient peu à peu toute sa vie.
Après l’appel, l’appartement sembla encore plus silencieux qu’avant. Claudine resta assise plusieurs minutes à regarder sa tasse vide devant elle avant d’allumer la télévision. Ça lui donnait l’impression que la maison était moins vide.
Les après-midi commençaient souvent comme ça désormais. Elle regardait une émission puis une autre. Elle enchaînait avec les informations. Parfois, elle regardait un jeu. Des gens parlaient très fort dans un décor lumineux, ça donnait du mouvement. Parfois elle s’endormait dans le fauteuil.
Vers seize heures, elle descendit acheter du pain. Le ciel était gris et l’air sentait la pluie. Dans la boulangerie, la vendeuse sourit poliment.
— Une tradition ?
— Oui.
Claudine sortit son porte-monnaie avec des gestes lents. Derrière elle, une jeune femme expliquait à son fils qu’il n’aurait pas de bonbon avant le dîner. Le petit hurlait. Autrefois, ce bruit l’aurait agacée. Aujourd’hui, elle aurait presque voulu l’entendre plus longtemps.
En remontant chez elle, Claudine croisa son reflet dans la vitre de l’ascenseur. Elle s’arrêta une seconde. Depuis quelque temps, elle avait parfois l’impression de devenir transparente. Personne ne se retournait sur elle, jamais on ne lui parlait. Les gens la contournaient poliment sans la regarder. À présent, elle était une vieille femme seule, retraitée, invisible.
Elle entra dans l’appartement et posa le pain sur la table avant de retirer son manteau. Le silence revint. Elle avait toujours cette sensation étrange que l’appartement retenait son souffle.
Autrefois, Gérard occupait tout l’espace. Il n’avait pas besoin de parler beaucoup. Sa présence suffisait. Elle aimait le bruit du journal qu’il dépliait, sa toux le matin, ses commentaires devant les informations, les portes de placard qu’il refermait trop fort.
Claudine avait longtemps cru qu’elle ne supporterait jamais cette présence permanente lorsqu’il prendrait sa retraite. Et puis il était mort six mois après l’avoir prise. Parfois cette idée lui donnait encore envie de rire nerveusement. Toute une vie à attendre certaines choses pour rien.
Le soir tomba lentement derrière les immeubles. Claudine dîna devant la télévision avec son plateau sur les genoux. Elle varia un peu avec une soupe en sachet et un morceau de fromage. Le jeu télévisé qu’elle regardait maintenant presque tous les soirs défilait mais elle l’entendait à peine.
Vers vingt-deux heures, elle prit ses médicaments dans la salle de bain. Le geste était devenu automatique. Il lui en fallait un pour dormir et un contre l’anxiété et bien sûr un pour la tension.
Elle regarda les boîtes sous la lumière blanche avant de retourner dans le salon. Le téléphone affichait encore la photo de Sophie et des enfants envoyée quelques jours plus tôt. Tout le monde souriait devant un lac immense.
Claudine sentit soudain une fatigue énorme lui tomber dessus. Une fatigue de celle qui n’attend plus rien des ses journées. Elle s’assit sur le bord de son lit. La pièce était silencieuse mais elle entendait au loin une sirène de pompier. Claudine regarda autour d’elle. Toute sa vie tenait maintenant dans cet appartement trop calme. Et brusquement, une pensée très simple traversa son esprit : si je meurs ici ce soir, personne ne s’en apercevra avant plusieurs jours.
La phrase ne lui fit même pas peur. Au contraire. Elle resta assise longtemps sans bouger avant de se lever pour retourner dans la salle de bain. Les boîtes de médicaments étaient toujours là près du lavabo. Claudine posa les deux mains de chaque côté du meuble et baissa la tête.
Elle pensait à Gérard, à la maison vide, aux appels où elle prétendait aller bien, aux journées entières qui se ressemblaient maintenant jusqu’à devenir presque interchangeables.
Elle ne pleurait pas. Depuis la mort de Gérard, les larmes venaient rarement. À la place, il existait surtout ce grand espace vide à l’intérieur d’elle.
Claudine ouvrit une boîte. Puis une autre. Les comprimés tombèrent dans sa main avec un petit bruit sec. Tout paraissait étrangement calme.
Claudine ne sut jamais exactement pourquoi elle appela les secours. Pendant longtemps, elle avait pourtant cru que les gens qui tentaient de mourir prenaient une décision claire, nette, et définitive. En réalité, elle se souvenait surtout d’un immense flottement, des comprimés avalés avec plusieurs verres d’eau, du silence de l’appartement. Et aussi de cette pensée soudaine, presque absurde : qui nourrira les pigeons demain ?
Elle s’était allongée sur le lit en attendant le sommeil. Mais rien n’était venu si ce n’est cette sensation étrange que le temps continuait normalement autour d’elle pendant qu’elle venait pourtant de faire basculer sa vie. Au bout d’un moment, elle avait regardé le téléphone posé sur la table de nuit. Puis elle avait composé le numéro des secours.
Sa voix lui avait paru très calme.
— Je crois que j’ai fait une bêtise.
Ensuite, les souvenirs devenaient confus. Elle revoyait les lumières dans l’entrée. Elle se souvenait qu’on lui avait posé des questions rapides. Une femme lui demanda combien de comprimés elle avait pris. Elle fut transportée dans l’ambulance dans un état second.
Quand Claudine rouvrit les yeux, il faisait jour. Elle resta plusieurs secondes immobile sans comprendre où elle se trouvait. Une perfusion tirait légèrement sur son bras. Elle avait la bouche pâteuse. Une odeur de désinfectant flottait dans la chambre.
Elle tourna la tête et vit un homme qui dormait dans le lit voisin. Il devait avoir son âge ou un peu plus. De larges épaules malgré la vieillesse, des cheveux blancs encore épais, un visage marqué mais énergique. Une jambe entière était maintenue surélevée dans un système de sangles compliqué.
Claudine referma aussitôt les yeux. La honte arriva d’un coup. Elle eut la conscience brutale d’être devenue une femme qu’on retrouve après une tentative de suicide.
Une infirmière entra quelques minutes plus tard.
— Ah, vous êtes réveillée.
Claudine répondit à peine pendant qu’on vérifiait sa tension. Elle entendait surtout le bruit du lit voisin. L’homme venait de se réveiller lui aussi.
— Bonjour les survivants, dit-il d’une voix encore enrouée de sommeil.
L’infirmière leva les yeux au ciel.
— Justin, il est huit heures du matin.
— Justement. Je suis encore vivant, c’est déjà une victoire.
Claudine détourna le regard vers la fenêtre. Elle n’avait aucune envie de parler.
Pendant toute la matinée, les allées et venues du service continuèrent autour d’elle. Et puis le voisin parlait beaucoup et avec tout le monde, les infirmières, les aides-soignantes et même avec le médecin.
Claudine apprit malgré elle qu’il s’appelait Justin, qu’il s’était cassé la jambe en tombant d’un escabeau et qu’il détestait les purées de l’hôpital.
— On dirait de la colle à papier peint.
L’aide-soignante riait.
— Mangez quand même.
— Je préférerais encore mourir.
Le mot traversa Claudine comme un courant froid. Elle tourna la tête vers la fenêtre. Personne ne savait pourquoi elle était là à part le personnel médical. Officiellement, elle faisait simplement un “malaise médicamenteux”. L’expression lui paraissait presque élégante.
Vers midi, son téléphone vibra. C’était Sophie. Claudine sentit son ventre se nouer. Elle laissa sonner une première fois. Puis une deuxième. Finalement, elle décrocha.
— Maman ? Tu étais où ? Ça fait une heure que j’essaie de t’appeler.
Claudine regarda la perfusion.
— J’étais sortie faire des examens.
Le mensonge arriva encore naturellement.
— Des examens ? Qu’est-ce que tu as ?
— Rien du tout. Une petite fatigue.
Le voisin de lit tourna la tête vers elle en entendant sa voix.
Claudine lui tourna aussitôt le dos.
— Tu devrais peut-être venir quelques semaines au Canada, dit Sophie doucement.
La phrase revenait souvent depuis deux ans. Claudine répondait toujours la même chose.
— Je suis bien ici.
C’était faux, mais partir aurait signifié reconnaître qu’elle n’avait plus de vie.
Après l’appel, elle resta longtemps silencieuse. Le voisin finit par dire :
— Vous devriez accepter.
Claudine tourna brusquement la tête.
— Pardon ?
— Le Canada. Ça a l’air mieux qu’ici.
Elle le regarda enfin correctement pour la première fois. Il avait des yeux très clairs et cette manière agaçante de sourire légèrement même quand personne ne plaisantait.
— Je ne vous ai pas demandé votre avis.
— C’est vrai.
Il reprit tranquillement :
— Mais comme on partage la chambre, je profite un peu des conversations.
Claudine détourna immédiatement les yeux.
— Vous êtes insupportable.
— Ma femme disait pareil.
Le silence retomba. Cette phrase-là resta suspendue quelques secondes dans la chambre avant que Claudine comprenne réellement ce qu’il venait de dire.
— “Disait” ?
— Cancer. Il y a cinq ans.
Son ton avait changé. Il était devenu plat. Claudine ne répondit rien.
Dans l’après-midi, une psychiatre passa la voir. La femme était jeune avec des lunettes rondes et une voix douce. Claudine détesta immédiatement cette douceur.
— Vous avez envie de recommencer ?
La question tomba simplement au milieu de la chambre. Claudine sentit le voisin bouger légèrement dans son lit derrière le rideau tiré à moitié.
— Non.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
La psychiatre prit quelques notes.
— Vous vous sentez seule ?
Claudine eut presque envie de rire. Bien sûr qu’elle était seule. Son mari était mort. Sa fille vivait au Canada. Son fils traversait l’Amérique du Sud toute l’année. Elle passait parfois plusieurs jours sans parler à quelqu’un. Mais entendre cette réalité prononcée à voix haute lui paraissait obscène.
— Ça va aller, dit-elle finalement.
La psychiatre la regarda longtemps avant de refermer son dossier.
Le soir, Claudine mangea à peine. Le voisin continuait de parler presque sans arrêt. Il commentait le repas, la météo, les infirmières et aussi les informations à la télévision.
À un moment, il fit tomber sa télécommande. L’objet glissa loin sous son lit.
— Ah merde.
Il essaya de se pencher mais la jambe immobilisée l’en empêchait complètement. Claudine continua à regarder la télévision sans bouger. Quelques secondes passèrent.
Puis Justin lui demanda :
— Madame ?
Elle ne répondit pas.
— Madame la voisine qui me déteste ?
Claudine se tourna vers lui.
— Quoi encore ?
— Vous pourriez me ramasser cette saleté ?
La télécommande était visible sous le lit. Claudine hésita, puis elle finit par se lever avec lassitude avant de récupérer l’objet.
Lorsqu’elle le lui tendit, il sourit immédiatement.
— Merci.
— Ce n’est pas un exploit.
— Vu mon état actuel, si.
Elle retourna s’asseoir dans son lit sans répondre. Elle ressentait une sensation étrange, celle qu’un autre être humain existait de nouveau dans ses journées.
Le lendemain matin, Justin parlait déjà quand elle ouvrit les yeux.
— Ah, la muette est réveillée.
Claudine soupira.
— Vous êtes obligé de parler tout le temps ?
— Oui. Sinon je pense trop.
La réponse la surprit. Il continuait de sourire.
— Et vous, vous pensez trop ou pas assez ?
— Vous posez toujours autant de questions aux inconnus ?
— Seulement à ceux qui ont l’air de vouloir disparaître.
Cette fois, Claudine le regarda franchement. Il avait dit ça calmement, sans curiosité malsaine ni pitié non plus.
Elle sentit quelque chose se fissurer légèrement à l’intérieur d’elle. Ce n’était pas encore l’envie de vivre, mais peut-être la fin du silence absolu.
Claudine resta encore quatre jours à l’hôpital. Les médecins voulaient s’assurer qu’elle ne recommencerait pas. La psychiatre revenait régulièrement la voir avec son carnet et sa voix douce que Claudine supportait toujours aussi mal. Elle répondait correctement aux questions, disait qu’elle regrettait, qu’elle allait mieux, qu’elle avait eu un moment de faiblesse.
Tout cela était vrai et faux à la fois. Elle ne regrettait pas vraiment d’avoir voulu mourir. Elle regrettait surtout d’avoir atteint cet endroit intérieur où la disparition lui avait semblé plus simple que le lendemain.
Justin, lui, occupait les journées comme s’il avait décidé de lutter contre le silence à lui tout seul. Il lui racontait sa vie. Il parlait de ses anciens collègues, des voisins de son immeuble. Elle eut droit aussi à l’histoire d’un chien qu’il avait eu vingt ans plus tôt et qui détestait les facteurs. Claudine répondait peu, pourtant elle commençait à attendre sa voix dans la chambre.
Le matin, lorsqu’elle ouvrait les yeux et qu’il dormait encore, quelque chose lui paraissait vide.
Le troisième jour, il lui demanda soudain :
— Vous faisiez quoi avant la retraite ?
Claudine releva les yeux de son café.
— Comptable.
— Ah oui… ça explique pourquoi vous avez l’air de ranger vos pensées dans des classeurs.
Elle eut malgré elle un très léger sourire. Justin le remarqua.
— Voilà. Vous voyez que vous savez encore sourire.
Claudine secoua la tête.
— N’en profitez pas trop.
— Trop tard.
L’après-midi même, Sophie appela encore du Canada. Cette fois, Claudine regarda longtemps le téléphone avant de décrocher.
— Maman, tu as une petite mine.
Elles se parlaient en vidéo désormais. Claudine détestait ça. Les écrans donnaient l’impression que tout le monde observait tout.
— Je suis fatiguée, c’est tout.
— Tu es sûre que ça va ?
Derrière Sophie, les enfants couraient dans une cuisine immense baignée de lumière.
Claudine regarda cette vie lointaine, les murs clairs, les voix, le désordre normal d’une maison habitée.
Puis Sophie demanda soudain :
— Tu es où exactement ?
Claudine sentit son ventre se contracter. Justin leva les yeux discrètement depuis son lit.
— Chez moi.
Le mensonge sortit trop vite. Sophie fronça légèrement les sourcils.
— On dirait une chambre derrière toi.
Claudine tourna aussitôt le téléphone vers la fenêtre.
— J’ai laissé la télévision allumée.
Elle changea rapidement de sujet ensuite. Lorsqu’elle raccrocha, Justin lui demanda calmement :
— Pourquoi vous ne lui dites pas ?
Claudine sentit une irritation monter.
— Parce que ça ne la regarde pas.
— C’est votre fille.
— Justement.
Il hocha lentement la tête.
— Vous voulez la protéger.
— Je veux surtout éviter qu’elle traverse l’Atlantique en catastrophe pour rien.
Justin continua à la regarder tranquillement.
— Vous avez toujours réponse à tout ?
— Oui.
— Ça doit être fatigant.
Claudine détourna les yeux vers la fenêtre. Au fond, il avait raison. Elle passait son temps à maintenir une image devant les autres, une apparence de normalité. Même maintenant, après avoir avalé une poignée de comprimés, elle continuait encore à protéger ses enfants de sa propre vie.
Le lendemain matin, l’infirmière annonça que Claudine pourrait rentrer chez elle dans l’après-midi. La nouvelle provoqua d’abord un soulagement, puis une angoisse discrète apparut derrière ce soulagement.
Justin semblait penser à autre chose pendant qu’on retirait la perfusion de Claudine.
Il finit par demander :
— Vous avez quelqu’un pour venir vous chercher ?
— Non.
— Vos enfants ?
— Ils vivent à l’étranger.
— Ah oui… le Canada et les voyages en Amérique du Sud.
Il retenait tout. Claudine replia ses affaires dans son sac.
— Je prendrai un taxi.
Justin regarda sa jambe immobilisée avant de dire :
— Vous reviendrez ?
La question la surprit réellement.
— Pourquoi je reviendrais ?
— Pour admirer la décoration de l’hôpital évidemment.
Elle soupira.
— Vous êtes insupportable.
— Vous l’avez déjà dit.
Claudine termina de fermer son sac, puis elle leva enfin les yeux vers lui. Pour la première fois depuis des années, quelqu’un semblait attendre quelque chose d’elle dès le lendemain. Cette idée la troubla.
Avant de partir, elle resta un instant debout près de son lit. Justin semblait soudain moins bavard.
— Bon… eh bien bonne continuation.
Il hocha la tête.
— Pareil.
Il ajouta avec ce demi-sourire qu’elle commençait à connaître :
— Essayez quand même de ne pas refaire de bêtises juste pour éviter de venir me voir.
Claudine ne répondit pas, mais dans le taxi qui la ramenait chez elle, cette phrase continuait de tourner dans sa tête.
L’appartement lui parut plus silencieux encore qu’avant lorsqu’elle ouvrit la porte. L’air avait cette odeur fermée des lieux restés inhabités plusieurs jours. Claudine posa son sac dans l’entrée puis resta immobile un moment à regarder autour d’elle. Le canapé était resté exactement comme elle l’avait laissé. Une assiette attendait encore près de l’évier et le pain avait durci dans la cuisine. Derrière la fenêtre du salon, les pigeons étaient déjà revenus sur le balcon.
Elle ouvrit la fenêtre et émietta quelques morceaux de pain sec. Le gros gris avec sa patte abîmée arriva le premier, suivi des deux tourterelles qui attendaient toujours quelques secondes avant de s’approcher.
Claudine les regarda manger longtemps. D’habitude, elle aurait immédiatement allumé la télévision pour remplir le silence, mais quelque chose avait légèrement changé depuis l’hôpital. Le calme de l’appartement ne lui paraissait plus seulement vide. Il lui semblait surtout interminable.
Elle s’assit dans le fauteuil sans retirer son manteau. À cette heure-là, Justin devait probablement être en train de parler avec une infirmière ou de râler contre le repas du midi. Elle imaginait déjà son ton moqueur, ses remarques absurdes, sa façon de transformer chaque détail en conversation.
Cette pensée provoqua chez elle une sensation étrange. Depuis la mort de Gérard, elle n’avait plus vraiment manqué à quelqu’un au quotidien. Et elle ne s’était plus habituée non plus à la présence régulière d’une autre voix dans ses journées.
Dans l'après-midi, Claudine se leva pour ranger les quelques affaires rapportées de l’hôpital. En ouvrant un placard de la cuisine, elle aperçut une boîte de biscuits encore emballée. Justin avait passé plusieurs jours à se plaindre de la nourriture du service. Elle referma le placard, traversa le salon, puis revint dans la cuisine quelques minutes plus tard pour prendre la boîte.
Une heure après, elle marchait dans le couloir de l’hôpital avec une impression presque ridicule. Arrivée devant la chambre, elle hésita avant de frapper.
Justin releva la tête.
— Ah. Je me disais aussi que vous reviendriez.
Claudine entra en essayant de conserver un air détaché.
— J’étais sortie me balader.
— Jusqu’à l’hôpital ? Sacrée promenade.
Elle posa les biscuits sur la tablette près du lit.
— Les vôtres ressemblent à du carton.
Justin prit la boîte avec un sourire visiblement satisfait.
— Madame la comptable devient attentionnée.
— N’exagérez rien.
Pourtant elle resta presque deux heures ce jour-là. La conversation circulait plus facilement maintenant. Justin parlait beaucoup, mais Claudine répondait davantage qu’au début. Ils évoquèrent leurs anciens métiers, leurs enfants, les villes où ils avaient vécu, les habitudes absurdes qu’on garde après des décennies de mariage.
À un moment, Justin demanda :
— Vous aviez été heureuse avec votre mari ?
Claudine prit le temps de réfléchir avant de répondre.
— Oui… enfin je crois. Ce n’était pas une grande histoire spectaculaire. On a surtout vécu longtemps ensemble.
Justin hocha doucement la tête.
— C’est déjà énorme.
Claudine finit par regarder l’heure. Elle fut presque surprise de voir la nuit déjà tombée derrière les fenêtres.
Le lendemain, elle revint encore. Puis le surlendemain. Très vite, ses journées commencèrent à s’organiser autour de ses visites à l’hôpital. Elle faisait un peu de ménage le matin, descendait acheter du pain, préparait parfois une quiche ou une compote avant de rendre visite à Justin dans l’après-midi.
Il semblait attendre ces visites avec une impatience de moins en moins dissimulée.
— Vous savez que les infirmières pensent que vous êtes ma maîtresse ?
Claudine leva les yeux au ciel.
— À notre âge, ce serait déjà sportif.
Justin éclata de rire si fort qu’une aide-soignante passa la tête par la porte pour vérifier ce qui se passait. Claudine remarqua alors quelque chose qu’elle n’avait plus ressenti depuis longtemps : elle venait de rire elle aussi.
Un soir, Sophie appela de nouveau en vidéo. Claudine était assise dans la chambre pendant que Justin lisait un journal avec ses lunettes glissées au bout du nez.
Sa fille fronça les sourcils.
— Maman… tu es où ?
Claudine regarda l’écran avant de répondre simplement :
— À l’hôpital.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Claudine sentit Justin relever discrètement les yeux de son journal sans intervenir.
Elle prit une inspiration lente.
— J’ai fait une bêtise il y a quelques jours.
Le visage de Sophie changea brutalement.
— Quoi ?
Cette fois, Claudine ne chercha plus à arranger la réalité. Elle expliqua l’hospitalisation, les comprimés, la solitude devenue trop lourde. Les mots sortaient difficilement mais elle continua malgré tout. Sophie pleurait silencieusement de l’autre côté de l’écran.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Claudine regarda les lumières du parking derrière la fenêtre.
— Parce que je passais déjà mon temps à vous rassurer tous les deux.
Sa fille essuya rapidement ses yeux.
— Et maintenant ?
Claudine tourna la tête vers Justin qui faisait semblant de lire sans écouter.
Un sourire fatigué passa doucement sur son visage.
— Maintenant… je crois que ça va un peu mieux. Je reviens pour le plaisir.
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