Joyeux anniversaire


Joyeux anniversaire
Éléonore allait avoir soixante-cinq ans le lendemain. Depuis le début de la semaine, son mari répétait qu’il faudrait penser à sortir les rallonges pour la terrasse, vérifier les piles des lampes extérieures et remettre des boissons au frais avant l’arrivée des enfants.
Il disait “il faudrait” en restant assis devant la télévision. Éléonore, elle, passait ses journées à monter et descendre les escaliers avec des draps propres, des serviettes de bain et des sacs de courses. La maison devait accueillir onze personnes le samedi midi. Deux des petits-enfants resteraient dormir jusqu’au dimanche et leur fille aînée avait déjà demandé si elle pouvait utiliser la chambre du fond pour coucher la petite dernière pendant la sieste.
En fin de matinée, Éléonore nettoya la véranda puis passa l’aspirateur dans les chambres avant de lancer une machine de linge. Lorsqu’elle descendit finalement à la cuisine, son mari ouvrait les placards.
— On n’a plus de café ?
Éléonore posa les torchons propres sur une chaise.
— Le paquet est derrière toi.
Il tourna la tête puis attrapa le café sans répondre. Quelques minutes plus tard, il revint dans la cuisine avec son téléphone à la main.
— Laurent demande si on prévoit assez de viande pour demain.
— Oui.
— Parce qu’avec les garçons, il faut toujours compter plus large.
Éléonore continuait d’éplucher des pommes de terre devant l’évier.
Depuis qu’ils étaient tous les deux à la retraite, son mari passait la plupart de ses journées devant la télévision ou dans le garage sans faire attention à ce qu’Éléonore faisait autour de lui. Il remarquait surtout les choses lorsqu’elles manquaient. Le café vide, une chemise pas repassée ou un repas servi plus tard suffisaient à provoquer une remarque agacée. Le reste du temps, la maison fonctionnait simplement autour de lui, comme si les repas, le linge propre et les courses apparaissaient naturellement au bon moment.
Il ne parlait pas méchamment. Le problème venait plutôt du contraire. Après quarante ans de vie commune, il trouvait normal qu’Éléonore pense à tout. Les repas arrivaient à table, le linge revenait plié dans les armoires et les rendez-vous se notaient seuls sur le calendrier de la cuisine. Il vivait dans une mécanique parfaitement huilée dont il ne voyait même plus le fonctionnement.
Leur fille lui faisait parfois des remarques lorsqu’elle les voyait ensemble.
— Papa, tu pourrais débarrasser ton assiette de temps en temps.
Il riait immédiatement.
— Ça va, je ne suis pas un tyran non plus.
Puis il laissait malgré tout son verre vide et son couteau au milieu de la table avant d’aller s’installer dans le salon.
Vers dix-sept heures, Éléonore partit acheter le pain chez le boulanger de la place. Lorsqu’elle revint, son mari était toujours devant la télévision.
— Tu as pris assez de baguettes ?
— Oui.
— Et pour demain matin ?
Éléonore posa les sacs sur le plan de travail.
— Je les prendrai demain, on aura du pain frais.
Il hocha vaguement la tête avant de reprendre :
— Tu devrais peut-être commencer certaines choses ce soir parce que demain tu vas encore courir partout.
Elle ne répondit pas.
Le soir, elle prépara une omelette et une salade parce qu’elle n’avait plus envie de cuisiner davantage. Son mari fit une remarque sur le fromage qui commençait à sentir fort puis mangea malgré tout deux parts avant de repousser son assiette.
Pendant qu’Éléonore débarrassait la table, il augmenta le volume de la télévision.
— Tu as pensé au gâteau pour demain ?
— Et toi ?
— C’est pas mon boulot.
Éléonore eut envie de le mordre. Elle grommela entre ses dents.
— Vieux con, tu as cent ans de retard.
Eléonore monta se coucher tôt. Elle l’abandonna devant la télé. Ils faisaient chambre à part depuis plusieurs années maintenant. Au début, c’était à cause des ronflements puis ils avaient fini par apprécier chacun leur espace. Éléonore aimait surtout le silence de sa chambre et la sensation de fermer enfin une porte derrière elle à la fin de la journée.
Le lendemain matin, elle se réveilla avant six heures. La maison était encore silencieuse. Éléonore descendit à la cuisine en faisant attention de ne pas réveiller son mari puis se prépara un café. Elle resta assise plusieurs minutes devant la tasse fumante. Elle regardait le réfrigérateur sur lequel le calendrier affichait la date du jour entourée au feutre rouge.
“Anniversaire maman.”
Éléonore termina son café puis remonta dans sa chambre. Lorsqu’elle redescendit quelques minutes plus tard, elle portait un ensemble sombre et tenait une petite valise à la main. Son mari dormait encore.
Le premier à arriver fut leur fils aîné avec sa femme et les enfants. Lorsqu’ils entrèrent dans la maison, son père leva à peine les yeux de la télévision.
— Salut.
Le petit dernier traversa immédiatement le salon en courant.
— Mamie !
Aucune réponse ne vint mais personne n’y prêta attention. Les jours de repas de famille, Éléonore passait généralement d’une pièce à l’autre sans s’arrêter. On l’entendait ouvrir des placards, déplacer des casseroles ou monter l’escalier avant de redescendre aussitôt avec autre chose dans les bras.
Leur belle-fille posa son sac près de l’entrée puis demanda simplement :
— Elle est où ?
Le père fit un geste vague sans quitter l’écran.
— Aucune idée. Quelque part dans la maison sûrement.
Leur fils ouvrit le réfrigérateur pour ranger les boissons qu’il avait apportées.
— Il reste de la place au moins.
— Elle devait faire des courses ce matin, répondit son père.
Quelques minutes plus tard, leur fille arriva à son tour avec son mari.
— Bonjour.
Elle embrassa rapidement son père puis regarda autour d’elle.
— Maman est dehors ?
— J’en sais rien, répondit-il.
Sa fille posa sa veste sur une chaise avant d’aller jusqu’à la terrasse.
— Il fait beau finalement.
— Oui, répondit son frère. On pourra manger dehors.
Leur père tourna la tête vers les baies vitrées.
— Encore faut-il sortir la table.
Sa fille revint dans la cuisine.
— Papa, arrête un peu. Il n’est même pas midi.
Il haussa les épaules.
— Ben va falloir qu’elle s’affole.
Le plus jeune arriva vers midi.
— Je suis le dernier ?
— Évidemment, répondit sa sœur.
Il posa ses clés sur le meuble de l’entrée puis ouvrit le réfrigérateur à son tour.
— On mange quoi finalement ?
Leur père répondit :
— Aucune idée. Votre mère ne m’a rien dit.
Personne ne sembla surpris. Ils avaient tous connu ces anniversaires où Éléonore courait encore dans la cuisine pendant que les invités prenaient déjà l’apéritif sur la terrasse.
Leur fille regarda l’horloge de la cuisine. Midi vingt. Puis elle tourna la tête vers l’étage resté silencieux.
Midi trente passa puis midi quarante. Les petits-enfants jouaient déjà dans le jardin pendant que les adultes discutaient dans le salon. La télévision tournait sans le son.
— Elle abuse quand même, finit-il par dire. On va manger à quelle heure.
Leur belle-fille finit par demander :
— Elle vous avait parlé d’aller quelque part ce matin ?
Le père secoua la tête.
— J’en sais rien. Je ne m’occupe pas de son organisation.
Sa fille releva les yeux.
— Elle est sortie à quelle heure ?
— J’en sais rien, je te l’ai déjà dit.
Il s’agaçait maintenant davantage contre le retard du repas que contre l’absence d’Éléonore elle-même.
— Franchement elle aurait au moins pu laisser un mot.
Le plus jeune s’était installé sur une chaise de la cuisine avec son téléphone à la main.
— Je vais l’appeler quand même.
La messagerie se déclencha.
— Salut maman, tu es où ? On commence à avoir faim.
Il raccrocha puis posa le téléphone sur la table.
— Elle va rappeler.
Leur sœur regardait maintenant la cuisine avec plus d’attention. Ce n’était pas le désordre qui la troublait. Au contraire, tout était parfaitement rangé. Les torchons pliés, le lave-vaisselle vidé et le plan de travail entièrement propre donnaient l’impression d’une maison vide depuis plusieurs heures déjà.
D’habitude, sa mère laissait toujours quelque chose en cours les jours de repas de famille. Une sauce qui refroidissait, des légumes à éplucher ou des assiettes déjà sorties sur la table.
Là, rien.
— Papa, elle t’a dit quelque chose hier soir ?
— Non.
— Vous ne vous êtes pas disputés ?
Il eut un petit rire sec.
— Pour changer ?
Sa fille ne sourit pas.
Les petits-enfants continuaient de courir dans le jardin. Les conversations des adultes tournaient maintenant uniquement autour d’Éléonore
Puis leur belle-fille demanda :
— Elle avait peut-être juste besoin de sortir un peu.
Le père leva les yeux.
— Le jour où onze personnes débarquent à la maison ?
Personne ne répondit, mais l’idée resta dans les esprits : Éléonore n’avait peut-être pas oublié l’heure.
Éléonore regardait les champs défiler derrière la vitre du train. Elle avait retiré sa veste après le départ puis l’avait pliée sur le siège voisin. Sa valise reposait à ses pieds. Dans le wagon, un homme lisait le journal, une femme dormait contre la vitre et quelqu’un buvait un café trop chaud en soufflant dessus à intervalles réguliers.
Éléonore regardait le paysage. Les immeubles gris avaient disparu depuis longtemps et le train traversait maintenant des villages étroits, des routes bordées d’arbres et des champs détrempés par la pluie de la veille.
À plusieurs reprises, elle pensa à la maison. Les enfants devaient être arrivés maintenant. Son mari devait probablement tourner dans le salon en répétant que rien n’était prêt pendant que quelqu’un cherchait des verres dans les placards de la cuisine.
Cette idée la fit sourire. Depuis des années, Éléonore passait ses journées à penser à ce qu’il fallait prévoir avant même qu’on le lui demande. Les repas, les courses, le linge, les anniversaires et les visites des enfants occupaient l’espace autour d’elle du matin au soir. Même lorsqu’elle s’asseyait enfin quelques minutes, quelqu’un finissait toujours par lui demander quelque chose.
Le train entra brusquement dans un tunnel puis ralentit. Autour d’elle, plusieurs voyageurs commencèrent à récupérer leurs sacs. Une fermeture éclair glissa dans le silence du wagon pendant qu’un homme repliait soigneusement son ordinateur portable. Éléonore se pencha à son tour pour attraper sa valise. Elle remit sa veste puis regarda la vitre assombrie par le tunnel avant que la lumière du jour réapparaisse brusquement. Le train ralentit encore avant de s’immobiliser dans un long bruit métallique.
Éléonore descendit à son tour sur le quai avec sa valise à la main. L’air était plus frais. Des voyageurs marchaient rapidement vers la sortie de la gare, téléphone à la main ou sac sur l’épaule, pendant qu’une annonce résonnait au loin dans les haut-parleurs.
Éléonore s’arrêta sous la verrière. Elle regarda autour d’elle. Elle le vit, Marcel était là.
C’était un samedi matin comme les autres et Éléonore se rendait au marché avec son cabas vide au bras. La place était déjà pleine lorsqu’elle arriva. Les commerçants criaient les prix des fraises, les clients s’arrêtaient devant les étals de fromage et une odeur de poulet rôti flottait dans l’air encore frais du matin.
Éléonore suivait toujours le même trajet. Le maraîcher au fond de la place, le fromager près de la fontaine puis le boulanger avant de rentrer préparer le déjeuner.
Alors qu’elle traversa la place, de la musique attira son attention. Un homme chantait près de la fontaine avec un vieux micro relié à une enceinte posée sur une caisse en plastique. Il portait un chapeau de paille et chantait des airs italiens avec une voix un peu trop forte. Quelques passants ralentissaient avant de reprendre leur chemin. Éléonore s’arrêta elle aussi.
Le chanteur entama une chanson plus entraînante puis tendit son micro vers un couple qui riait au premier rang. Des gens applaudirent. À côté d’elle, un homme observait la scène avec un sourire. Il tourna la tête vers Éléonore.
— Il chante faux mais il y croit vraiment.
Cela fit rire Éléonore.
— C’est vrai, mais ça met du baume au cœur.
— Vous avez raison. Vous dansez ? Lui demanda l’homme en lui tendant la main.
Éléonore regarda autour d’elle. Des clients passaient avec des sacs de légumes, une vieille dame discutait le prix des tomates un peu plus loin et le chanteur continuait son refrain au milieu du bruit du marché. Normalement elle aurait refusé. À son âge, on ne danse pas au milieu d’une place avec un inconnu entre le stand de volailles et celui des olives.
Pourtant elle répondit :
— Pourquoi pas.
L’homme posa alors son sac au sol puis ils firent quelques pas maladroits en riant pendant que le chanteur les désignait du doigt au milieu de la chanson. Éléonore ne se souvenait plus de la dernière fois où elle avait fait quelque chose d’aussi absurde et d’aussi délicieux.
Le chanteur termina sa chanson sous quelques applaudissements. Éléonore ramassa son cabas pendant que l’homme récupérait son sac en toile posé au sol.
— Vous faites souvent ça ? demanda-t-il.
— Danser avec des inconnus au marché ? Pas tous les samedis.
Il sourit. Ils avancèrent côte à côte entre les stands. Plusieurs fois, Éléonore aurait pu ralentir ou changer de direction mais la conversation continuait naturellement.
L’homme s’arrêta devant un étal de fraises.
— Chaque année j’en achète trop tôt et chaque année je suis déçu.
— Parce que les premières n’ont aucun goût.
— Alors pourquoi je recommence ?
— Parce que vous êtes optimiste.
Il éclata de rire. Éléonore se surprit à rire elle aussi plus facilement qu’avec la plupart des gens qu’elle connaissait depuis des années.
Ils traversèrent ensuite la place pendant que le marché se remplissait davantage autour d’eux. L’homme lui montra un vendeur d’olives chez qui il venait parfois puis ils parlèrent des stations balnéaires où ils étaient partis en vacances autrefois, des chansons qu’on entendait partout l’été et des cafés qui disparaissaient les uns après les autres dans les centres-villes.
Lorsqu’ils arrivèrent près de la terrasse d’un bistrot, l’homme ralentit.
— Je vais prendre un café avant de rentrer, vous m’accompagnez ? dit-il. Vous avez le droit de refuser mais je tente quand même.
Éléonore regarda la terrasse presque pleine. Elle pensa au déjeuner à préparer, aux machines de linge qui l’attendaient encore à la maison et aux courses qu’elle n’avait pas terminées. Puis elle regarda de nouveau l’homme.
— Un café alors. Mais un petit.
— Les petits cafés durent parfois très longtemps.
Ils s’installèrent en terrasse. Le serveur posa deux cafés sur la table en métal encore humide puis repartit aussitôt vers un groupe de clients qui l’appelait déjà plus loin.
Le marché continuait de bruisser autour d’eux. On entendait les commerçants annoncer des prix, les roues des chariots sur les pavés et, au loin, le chanteur italien qui attaquait maintenant une chanson beaucoup trop dramatique pour une fin de matinée.
— Vous dites que vous venez tous les samedis, mais je ne vous ai jamais vue ? dit l’homme.
Éléonore remua doucement son café.
— Peut-être parce qu’on ne regarde pas beaucoup autour de nous.
— Et c’est comme ça qu’on risque de rater un moment important de notre vie.
— Un moment important ?
— Oui, cette danse, je n’aurais voulu la rater pour rien au monde. Vous dansez bien d’ailleurs.
— Vous êtes un charmeur et un bon menteur.
Ils rirent de bon cœur. Éléonore observait les gens qui traversaient la place avec leurs sacs remplis de légumes ou de fleurs. D’habitude, elle regardait surtout l’heure lorsqu’elle s’asseyait quelque part un samedi matin. Là, elle n’y avait toujours pas pensé.
— Vous habitez ici ? demanda-t-elle.
— À une quarantaine de kilomètres. Je viens surtout pour le marché.
— C’est loin pour acheter des tomates.
— Je sais, mais la mer n’est pas loin. Je profite du moment pour y faire un tour.
Éléonore sourit. L’homme posa ses deux mains autour de sa tasse avant de reprendre :
— Je m’appelle Marcel au fait. Ça devient compliqué de continuer une conversation entière sans connaître le prénom de quelqu’un.
— Éléonore.
Il répéta doucement son prénom comme pour vérifier sa sonorité.
— C’est charmant, ça vous va bien.
Éléonore baissa les yeux vers son café pour cacher son trouble. Ça faisait longtemps qu'on ne lui avait pas parlé ainsi.
Marcel termina son café puis regarda sa montre.
— Je vais vous laisser reprendre votre marché avant que vous pensiez que je fais perdre leur temps aux honnêtes gens.
— Il est déjà trop tard pour ça.
Il sourit puis se leva. Éléonore pensa qu’ils allaient simplement se dire au revoir. Pourtant Marcel lui dit.
— Vous revenez samedi prochain ?
Éléonore le regarda en souriant.
— Normalement oui.
— Alors j’essaierai de trouver un chanteur encore plus mauvais.
Elle éclata de rire. Elle reprit son cabas puis retourna vers les stands du marché. Plusieurs fois, elle se surprit à sourire, elle se sentait légère.
Lorsqu’elle rentra chez elle, son mari regardait la télévision dans le salon.
— Tu en as mis du temps.
Éléonore posa son cabas sur le plan de travail.
— Il y avait du monde.
— Tu as pensé au fromage ?
Elle sortait les légumes de son sac. Elle répondit :
— Non.
Son mari soupira.
— Bon… il faudra y retourner alors.
Éléonore releva la tête vers le salon. Elle se sentit soudain épuisée.
Elle pensa à plusieurs reprises au marché, à la musique italienne et à cet homme qui lui avait tendu la main au milieu des passants comme si cela allait de soi.
Le samedi suivant, Éléonore retourna au marché.
Toute la semaine, elle s’était demandé si Marcel viendrait. Plusieurs fois, elle avait trouvé absurde d’y penser autant. Pourtant, le samedi matin, elle choisit sa tenue avec attention avant de quitter la maison.
Le ciel était dégagé, le printemps s’installait. La place déjà pleine lorsqu’elle arriva. Le chanteur italien n’était pas là. Éléonore traversa les premiers stands en essayant de se convaincre qu’elle était venue uniquement pour ses courses. Elle s’arrêta chez le maraîcher puis devant le fromager avant de rejoindre la fontaine.
Marcel était assis à la terrasse du café où ils s’étaient arrêtés la semaine précédente. Lorsqu’il la vit, il leva sa tasse.
— Mauvaise nouvelle. Le chanteur a disparu.
Éléonore sourit.
— Vous allez devoir trouver autre chose pour faire danser les femmes maintenant.
— Ça risque d’être plus compliqué.
Elle s’approcha de la terrasse. Marcel se leva pour tirer la chaise en face de lui.
— J’ai pris la liberté de commander un café en avance. Je me suis dit que vous finiriez par arriver.
Éléonore posa son cabas près de la table.
— Et si je n’étais pas venue ?
— J’aurais bu deux cafés. À mon âge, c’est dangereux mais encore possible.
Elle éclata de rire avant de s’asseoir. Autour d’eux, le marché continuait de s’agiter dans le bruit des conversations et des chariots sur les pavés. Éléonore avait l’impression étrange que le temps ralentissait légèrement lorsqu’elle se trouvait là avec lui.
Marcel lui parla de la mer où il était allé marcher la semaine précédente. Éléonore lui raconta que son mari détestait le sable depuis qu’un parasol s’était envolé sur lui pendant des vacances en Vendée vingt ans plus tôt.
— Il en parle encore ?
— Régulièrement.
— Alors cet homme a vécu un vrai traumatisme.
Marcel termina son café puis regarda autour de lui.
— Je vais finir par croire que vous connaissez tout le monde ici.
Éléonore tourna la tête. Depuis leurs stands, plusieurs commerçants lui adressaient un signe de la main en la voyant installée en terrasse.
— Je viens ici depuis des années.
— Ça se voit.
Marcel eut un petit sourire.
— Les gens vous parlent comme si vous faisiez partie du décor.
Le serveur revint débarrasser les tasses. Marcel commanda deux autres cafés avant qu’Éléonore ait le temps de répondre.
— Vous faites ça souvent ? demanda-t-elle.
— Quoi donc ?
— Décider à la place des gens.
— Seulement quand j’ai peur qu’ils repartent trop vite.
Éléonore baissa les yeux vers la table pour cacher son sourire. Ils restèrent encore un long moment en terrasse ce matin-là. Éléonore regarda plusieurs fois l’heure avant de rabattre discrètement sa manche sur sa montre.
Lorsqu’elle rentra chez elle, son mari ouvrit le réfrigérateur.
— Tu as oublié le beurre.
Éléonore rangea son cabas.
— Bonjour déjà.
Il releva vaguement la tête.
— Ah oui. Bonjour.
Puis il ajouta :
— Tu peux encore aller en chercher avant midi ?
Chaque samedi matin, Éléonore retrouvait Marcel au marché puis ils allaient boire un café avant de marcher un peu dans le centre-ville ou le long du port lorsque le temps le permettait. Parfois ils parlaient beaucoup. D’autres fois, ils restaient simplement assis à regarder les gens passer. Le silence aussi leur allait bien.
Éléonore finit par attendre cette matinée toute la semaine. Un samedi, la pluie tomba sans interruption sur le marché. La plupart des clients circulaient rapidement entre les stands avec les épaules rentrées. Marcel et Éléonore se réfugièrent dans un petit café près de la place où les vitres couvertes de buée empêchaient de voir l’extérieur.
Marcel regardait la pluie glisser le long de la fenêtre.
— Vous avez déjà eu envie de partir ? demanda-t-il soudain.
Éléonore releva les yeux vers lui.
— Partir où ?
— Je ne sais pas. Ailleurs.
Elle lui sourit.
— Tout le monde dit ça parfois.
— Non, je ne parle pas de vacances.
Il tourna la tête vers elle.
— Je parle de partir vraiment.
Éléonore resta immobile avec sa tasse entre les mains. Depuis plusieurs semaines, Éléonore évitait de mettre des mots sur ce qui se passait entre eux. Tant qu’ils restaient au marché le samedi matin, tout cela ressemblait encore à une parenthèse légère et sans conséquence. Mais cette fois, quelque chose venait de changer. Marcel regarda de nouveau la pluie derrière la vitre avant de reprendre :
— Parfois j’ai l’impression que les années passent tellement vite qu’on finit par accepter une vie qui ne nous ressemble plus.
Éléonore sentit sa gorge se serrer. Elle pensa à sa maison, aux repas préparés machinalement, aux anniversaires organisés des semaines à l’avance et à son mari qui lui demanderait probablement le soir même où elle avait rangé ses chaussettes.
Puis elle répondit très doucement :
— Oui. Je crois que je comprends très bien ça.
— Et vous, vous êtes heureuse ?
— Je ne sais même plus depuis combien de temps je ne me suis pas posé cette question.
— Et si, pour une fois, vous faisiez quelque chose uniquement pour vous ?
— Je ne comprends pas. Que voulez-vous que je fasse ?
— Samedi prochain, c’est votre anniversaire ?
— Oui.
— Qu’allez-vous faire ce jour-là ?
— Comme d’habitude, je vais courir partout.
— Alors, je vous propose autre chose. Samedi prochain, vous préparez une valise, vous montez dans le train. Au premier arrêt, vous descendez. Je vous attendrai. Et je vous emmène vivre le plus bel anniversaire de votre vie.
— Et il me faut une valise pour ça ?
— Uniquement si vous décidez de ne pas rentrer.
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