Il avait continué sans elle

Il y avait des livres et une bague gravée Ninette
Il y avait des livres et une bague gravée Ninette

Il avait continué sans elle

Francine n’aimait pas particulièrement lire. Elle possédait bien quelques romans rangés dans une bibliothèque du salon mais, la plupart du temps, elle abandonnait au bout de quelques chapitres et laissait le livre traîner plusieurs semaines avant de le remettre à sa place.

Sa fille le savait parfaitement. Voilà pourquoi Francine fut surprise lorsqu’elle arriva un dimanche midi avec un paquet rectangulaire sous le bras.

— Tiens, c’est pour toi.

Francine essuya ses mains sur un torchon avant de prendre le paquet.

— Depuis quand tu m’offres des livres ?

— Depuis que celui-là m’a fait penser à toi.

Sa fille retira sa veste puis traversa la cuisine pour ouvrir le réfrigérateur.

— Tu as encore acheté trois kilos de tomates alors que tu vis seule ?

— Elles étaient belles.

— Tu dis ça chaque semaine avant d’en jeter la moitié.

Francine sourit puis regarda de nouveau le livre.

— Et pourquoi ce roman t’a fait penser à moi ?

Sa fille haussa les épaules.

— L’ambiance surtout. Et puis la femme du livre aussi.

— Ah bon ? Elle est comment ?

— Un peu compliquée.

Francine leva les yeux.

— Merci beaucoup.

Sa fille éclata de rire.

— Je veux dire indépendante. Elle fait semblant de ne pas avoir besoin des gens.

— Ça devient grave.

Elles déjeunèrent ensemble et parlèrent du travail, des vacances que sa fille essayait d’organiser pour l’été et du voisin du dessus qui recommençait ses travaux chaque matin avant huit heures. Lorsque sa fille repartit en fin d’après-midi, le livre resta abandonné sur la table basse du salon.

Dans la soirée, Francine prit le roman puis s’installa dans le canapé avec un plaid sur les jambes. Les premières pages racontaient l’arrivée d’une jeune femme dans une station balnéaire de l’Atlantique pendant l’été 1998. Elle travaillait pour la saison dans une boutique de vêtements pendant qu’un groupe d’étudiants passait l’été dans une maison louée près du port.

En avançant dans le récit, Francine se replongeait dans le passé. Elle aussi travaillait alors dans une boutique de vêtements à Royan pendant la saison estivale. Elle continua à lire. Elle commençait à être intriguée. Pourtant elle le savait, des milliers de jeunes femmes avaient vécu ce genre d’été à cette époque-là.

Puis certains détails la troublèrent. L’héroïne portait une vieille veste en jean tachée de peinture parce qu’elle aidait son père à refaire une maison avant la rentrée de septembre. Francine avait porté exactement la même pendant plusieurs années après avoir aidé son propre père à rénover la maison familiale.

Elle relut le passage avant de tourner la page. Quelques chapitres plus loin, la jeune femme rencontrait un garçon dans un bar près du port. Le roman précisait qu’il riait avant même d’avoir terminé ses phrases. Même lorsqu’il racontait quelque chose de banal, il commençait déjà à sourire avant la fin de sa phrase, comme s’il connaissait d’avance la réaction des autres.

Francine continua sa lecture avec plus d’attention. Le bar décrit dans le roman ressemblait trait pour trait à celui où elle avait rencontré Xavier. Même l’odeur de bière, de cigarettes et de friture lui paraissait familière. La jeune femme commandait toujours un diabolo menthe parce qu’elle détestait l’alcool fort, exactement comme elle à vingt ans.

Lorsqu’elle arriva au chapitre suivant, un détail la força à refermer le livre sur son doigt. Dans le roman, le garçon appelait parfois la jeune femme “Ninette” au détour d’un dialogue. Elle relut la phrase plusieurs fois avant de poser le livre sur la table basse.

Personne ne l’avait jamais appelée comme ça à part Xavier.

Francine se leva ensuite pour aller jusqu’à la cuisine se faire une tisane. Lorsqu’elle retourna dans le salon, elle reprit le livre puis regarda de nouveau la couverture. L’auteur écrivait sous un pseudonyme et refusait toute apparition publique. La quatrième de couverture précisait même qu’il ne donnait jamais d’interview et qu’aucune photographie récente de lui n’existait.

Francine recommença alors à lire. Au fil des pages, les coïncidences s’accumulaient. La vieille voiture bleue de Xavier, sa manière de chanter faux lorsqu’il conduisait et les cigarettes écrasées dans des canettes vides sur le sable revenaient peu à peu dans sa mémoire. Elle se revit également marcher avec lui sur la plage après la fermeture du bar.

Francine n’avait pas pensé à Xavier depuis des années. Après cet été-là, ils s’étaient appelés pendant quelque temps puis la distance avait fini par user les conversations. Elle avait rencontré quelqu’un d’autre quelques années plus tard, s’était mariée, avait eu sa fille puis avait divorcé bien longtemps après. Xavier était devenu un souvenir de jeunesse parmi d’autres, une histoire rangée avec le reste.

Pourtant, plus elle avançait dans le roman cette nuit-là, plus elle retrouvait des morceaux précis de cet été qu’elle croyait oublié. Une phrase l’obligea même à interrompre sa lecture.

Le personnage masculin décrivait une cicatrice au-dessus du genou gauche de la jeune femme. Il racontait qu’elle changeait de version chaque fois qu’on lui demandait d’où elle venait. Un jour elle parlait d’un vélo, le lendemain d’une chute dans des rochers pendant des vacances en Bretagne.

Francine releva les yeux du livre puis rabattit doucement la couverture sur son doigt. Xavier passait son temps à se moquer d’elle à cause de cette histoire. Pendant tout l’été 1998, elle avait inventé des versions différentes uniquement pour l’agacer.

Elle traversa le couloir jusqu’à la salle de bain et remonta le bas de son pantalon devant le miroir. La cicatrice apparaissait encore sous la lumière blanche du plafonnier, fine et légèrement de travers au-dessus du genou. Elle resta un instant à la regarder avant de laisser retomber le tissu puis retourna dans le salon.

Les chapitres suivants racontaient la fin de l’été. Les soirées devenaient plus rares. Certains étudiants étaient déjà repartis. Les personnages passaient davantage de temps seuls sur la plage ou dans la voiture du garçon à rouler sans but le long de la côte.

Plusieurs détails continuaient de lui rappeler Xavier. Sa façon de chanter faux lorsque la radio passait une chanson qu’il aimait, cette vieille habitude de conduire avec une seule main posée en haut du volant. Pourtant aucun passage ne suffisait encore à dissiper complètement le doute. Francine connaissait aussi le pouvoir des souvenirs. Au bout de vingt-cinq ans, il devenait facile de rapprocher deux histoires qui se ressemblaient.

Mais dans le roman, le garçon donnait rendez-vous à la jeune femme après la fermeture de la boutique pour faire un pique-nique sur la plage. Il avait installé une couverture près des dunes avec une bouteille de vin, deux sandwiches écrasés dans du papier aluminium et une petite radio qui grésillait à cause du vent.

La scène fit sourire Francine. Xavier était incapable d’organiser quoi que ce soit correctement mais il adorait préparer ce genre de surprise. Puis le garçon sortait un petit écrin de sa poche. La jeune femme croyait d’abord à une plaisanterie.

“Tu es complètement fou.”

Le garçon répondait simplement :

“Un peu. Mais de toi”

Francine ralentit sa lecture. Elle revoyait parfaitement Xavier assis face à elle dans le sable avec ce sourire nerveux qu’il avait chaque fois qu’il voulait cacher son stress. Le personnage féminin ouvrait ensuite l’écrin puis découvrait une fine bague en argent. Lorsqu’elle la retournait entre ses doigts, elle apercevait la gravure à l’intérieur. Ninette.

Francine se leva d’un coup. Xavier avait réellement fait graver ce surnom dans la bague. À l’époque, elle avait trouvé le geste démesuré après seulement quelques semaines mais elle avait été incapable de se moquer de lui en voyant à quel point il attendait sa réaction.

Elle traversa l’appartement jusqu’à sa chambre. Au fond d’un vieux coffre rangé sous des couvertures d’hiver, elle retrouva une petite boîte métallique remplie de papiers, de bijoux oubliés et d’anciennes photographies.

La bague se trouvait encore là. Une fine bague en argent légèrement ternie avec le prénom “Ninette” gravé à l’intérieur. Même après son mariage, même après son divorce, elle avait gardé cette bague.

Francine prit la bague entre ses doigts puis retourna dans le salon avec la petite boîte métallique serrée contre elle. Le roman était resté ouvert sur le canapé. Elle reposa la bague dans l’écrin avant de reprendre le livre.

C’est à ce moment-là qu’elle remarqua enfin la couverture. Depuis le début, elle n’y avait pas prêté attention. Une jeune femme fumait face à l’océan dans une lumière de fin de journée. Son visage restait à moitié caché par l’ombre et les cheveux rabattus par le vent, mais la bague apparaissait clairement.

La jeune femme tenait sa cigarette entre deux doigts légèrement repliés et l’anneau brillait discrètement à sa main droite.

Francine rapprocha lentement le livre de la lampe du salon. Une petite rayure traversait le côté du métal. Exactement au même endroit.

Elle revit soudain Xavier assis dans le sable cette nuit-là, les cheveux encore mouillés après une baignade idiote dans une eau glaciale, les manches de son sweat remontées jusqu’aux coudes et ce regard anxieux qu’il essayait maladroitement de cacher pendant qu’elle ouvrait l’écrin. À vingt ans, elle n’avait pas compris l’importance de ce moment pour lui.

Elle avait aimé Xavier, bien sûr. Intensément même pendant quelques semaines. Pourtant, dans son souvenir, cet été était resté quelque chose de léger, une histoire de vacances parmi d’autres avant le retour à la vraie vie.

Mais Xavier, lui, avait fait graver son surnom dans une bague. Et il avait transformé leurs souvenirs en roman. Elle retira ses lunettes puis passa une main sur son visage avant de reposer délicatement la bague dans sa boîte.

Pendant tout ce temps, elle avait cru que Xavier avait fini par l’oublier. Elle s’était même parfois demandé si elle n’avait pas imaginé l’intensité de cette histoire à cause de leur âge.

Le lendemain soir, Francine termina le roman. Elle avait d’abord voulu ralentir sa lecture pour faire durer cette étrange impression qui l’accompagnait depuis le début mais les derniers chapitres l’avaient finalement entraînée. Les personnages approchaient de la fin de l’été et chaque scène semblait désormais chargée d’une inquiétude silencieuse que Francine reconnaissait parfaitement.

Dans le livre, le garçon devenait plus attentif encore. Il observait les gestes de la jeune femme comme quelqu’un qui essaie déjà de retenir des souvenirs avant même leur disparition. Plusieurs dialogues ressemblaient presque mot pour mot à certaines conversations qu’elle avait complètement oubliées.

À mesure qu’elle avançait, Francine comprenait surtout une chose qui la troublait davantage que tous les détails matériels. Dans cette histoire, le personnage inspiré de Xavier semblait amoureux depuis le début. Elle, à l’époque, avait surtout aimé l’été entier : la plage, les soirées qui finissaient à l’aube, l’impression que la vie réelle pouvait encore attendre quelques semaines. Xavier faisait partie de ce bonheur-là mais il ne prenait pas toute la place.

Vers minuit, elle arriva aux dernières pages. Dans le roman, la jeune femme quittait Royan tôt le matin pendant que le garçon dormait encore dans la voiture garée près de la plage. Avant de partir, elle retirait la bague de son doigt puis la laissait sur le siège passager sans écrire un mot.

Francine fronça légèrement les sourcils puis relut le passage. Ce détail était faux. Elle avait gardé la bague. Elle l’avait même portée plusieurs années après cet été-là avant de finir par la ranger avec d’autres souvenirs au moment de son mariage.

Le roman se terminait ensuite sur le personnage masculin resté seul face à l’océan avec l’impression absurde d’avoir laissé partir quelque chose qu’il ne retrouverait jamais.

Francine referma le livre. Cette fin la dérangeait. Elle ne la trouvait pas triste mais Xavier avait volontairement modifié certains souvenirs. Il savait parfaitement qu’elle avait gardé la bague puisqu’il l’avait revue à son doigt l’année suivante lorsqu’ils s’étaient retrouvés quelques jours au même endroit. Pourquoi changer ce détail-là ?

Francine regarda de nouveau la couverture du roman posée près d’elle. La bague apparaissait toujours à la main de la jeune femme photographiée face à l’océan.

Elle attrapa son téléphone et cette fois, elle chercha directement les autres romans du même auteur. Les couvertures apparurent les unes après les autres sur l’écran. Des femmes photographiées de loin, des plages presque désertes, des routes de bord de mer et des chambres d’hôtel baignées d’une lumière de fin d’après-midi revenaient d’un livre à l’autre avec la même atmosphère mélancolique. Francine lut plusieurs résumés.

Dans un roman, une femme revenait dans une station balnéaire des années après une histoire d’amour terminée trop vite. Dans un autre, un photographe passait son temps à photographier les gens qu’il aimait de dos parce qu’il disait que les visages finissaient toujours par mentir.

Le lendemain, en sortant du travail, elle entra dans une librairie. La vendeuse leva les yeux lorsqu’elle s’approcha du comptoir.

— Avez-vous tous les livres de Xavier Sand ?

— Oui bien sûr.

La jeune femme sourit aussitôt.

— Je vous les prends tous.

— Je vous préviens, les lecteurs deviennent vite obsédés par cet auteur.

Francine eut un léger sourire.

— Je commence à comprendre.

Quelques minutes plus tard, elle ressortait avec trois nouveaux livres serrés contre elle.

Le soir même, elle commença le premier. Au début, l’histoire semblait différente. La femme travaillait dans un cinéma pendant l’été 2001 et rencontrait un homme plus âgé qu’elle dans une salle presque vide pendant une projection en plein air. Puis certains détails réapparurent progressivement au fil des pages. La femme fumait exactement de la même manière qu’elle. Elle commandait des diabolo menthe dans presque tous les cafés où elle s’arrêtait et cachait ses cigarettes dans une vieille boîte métallique parce qu’elle détestait que l’odeur du tabac reste dans son sac. Et surtout ce même surnom glissé au détour d’un dialogue. Ninette.

Elle cessa alors de lire comme une lectrice ordinaire. Chaque chapitre ressemblait désormais à une fouille maladroite dans des souvenirs. Elle avançait avec l’impression étrange de reconnaître certains endroits.

Dans le deuxième roman, le personnage féminin travaillait dans un petit cinéma d’art et essai pendant l’été. L’histoire n’avait plus grand-chose à voir avec Royan mais plusieurs scènes continuaient malgré tout à lui rappeler Xavier. Le personnage masculin photographiait constamment la femme qu’il aimait lorsqu’elle ne regardait pas l’objectif. Il expliquait qu’il préférait les gens lorsqu’ils oubliaient qu’on les observait.

Francine s’arrêta sur cette phrase. Xavier passait déjà son temps à la photographier pendant l’été 1998. Elle se souvenait encore de ses protestations lorsqu’elle découvrait des pellicules entières où elle apparaissait en train de manger, de rire ou de dormir sur la plage avec les cheveux collés au visage par le vent.

Un soir, elle s’était agacée après l’avoir vu sortir encore son appareil photo pendant qu’elle fumait devant le bar.

— Tu pourrais demander avant.

Xavier avait baissé l’appareil puis répondu calmement :

— Si je demande, les gens changent tout de suite de visage.

Francine continua sa lecture jusque tard dans la nuit. Dans ce roman-là, la femme finissait par revenir plusieurs années après leur séparation. Le personnage masculin vivait déjà avec quelqu’un d’autre mais continuait malgré tout à photographier les mêmes plages désertes et les mêmes parkings de bord de mer.

Francine tourna plusieurs pages avant de ralentir brusquement. Le livre décrivait une photographie exposée dans une galerie. On y voyait une jeune femme assise sur le capot d’une voiture avec une glace au citron à moitié fondue dans la main. Le personnage masculin expliquait qu’il avait pris cette photo quelques minutes avant une dispute dont il ne se souvenait même plus.

Francine sentit son attention se fixer sur le passage. Xavier avait réellement pris cette photographie. Elle ne l’avait jamais vue développée mais elle se souvenait parfaitement de ce soir-là parce qu’elle portait une robe noire qu’elle adorait et qu’ils s’étaient disputés ensuite pour une raison complètement absurde. Xavier voulait partir voir le lever du soleil sur une plage à presque deux heures de route alors qu’elle devait travailler le lendemain matin.

Francine posa le livre sur ses genoux. Depuis trois jours, elle avait l’impression de vivre entourée de versions déformées de son propre passé. Le plus troublant restait pourtant la manière dont il parlait d’elle dans ces romans. Les femmes inspirées de Francine devenaient toujours mystérieuses, presque insaisissables. Elles quittaient les hommes sans explication, revenaient des années plus tard ou disparaissaient brutalement du récit pendant plusieurs chapitres.

Francine, elle, se souvenait surtout d’une fille de vingt ans qui travaillait tout l’été dans une boutique trop chaude, fumait trop et passait son temps à rire avec ses amies sur la plage. Et surtout d’une fille qui était amoureuse. Mais une amoureuse qui avait fini par faire sa vie ailleurs.

Et quelque part, un homme avait passé des années à écrire sur elle différentes versions de leur séparation, comme s’il avait essayé encore et encore de modifier la fin.

Trois jours plus tard, la fille de Francine revint dîner chez elle après le travail avec une bouteille de vin blanc et un sachet de pâtisseries. Lorsqu’elle entra dans le salon, elle s’arrêta. Les quatre romans étaient empilés sur la table basse avec plusieurs marque-pages dépassant entre les pages.

— Attends… tu les as tous lus ?

Francine referma discrètement celui qu’elle tenait encore entre les mains.

— Oui, tous, entièrement.

— Maman, tu ne lis même pas les notices de médicaments jusqu’au bout.

Francine leva les yeux.

— Tu exagères.

Sa fille attrapa un des romans puis le feuilleta rapidement.

— Celui-là, je l’ai adoré. La fin m’a détruite pendant deux jours.

Francine prit la bouteille de vin avant de rejoindre la cuisine.

— Tu dramatises tout.

— C’est faux et tu le sais.

Pendant qu’elle préparait la salade, sa fille continua à parler depuis le salon.

— Tu sais qu’il y a des groupes entiers de lecteurs qui essaient de découvrir qui est vraiment Xavier Sand ?

— Ah bon ?

— Oui. Certains pensent que c’est un photographe connu. D’autres disent que c’est une femme qui écrit sous pseudonyme.

Francine ouvrit le réfrigérateur puis en sortit le plat préparé plus tôt dans l’après-midi.

— Et toi, tu en penses quoi ?

— Aucune idée. Mais les gens deviennent complètement obsédés par lui.

Lorsqu’elles s’installèrent à table, la conversation dériva vers d’autres sujets puis revint naturellement aux romans.

Sa fille observait maintenant Francine avec davantage d’attention.

— Tu les lis bizarrement.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu ne lis jamais aussi vite. Et puis tu as l’air ailleurs depuis plusieurs jours.

Francine but une gorgée de vin avant de répondre :

— Certaines choses me rappellent ma jeunesse.

— À ce point-là ?

Francine expliqua :.

— Le livre se passe à Royan en 1998.

Sa fille releva immédiatement la tête.

— Attends… c’est l’été où tu as rencontré Xavier ?

Francine sentit son ventre se contracter. Elle parlait rarement de cette période mais sa fille connaissait tout de même l’existence de Xavier. Elle ne lui avait pas raconté grand-chose, juste quelques anecdotes et montré deux ou trois photographies retrouvées un jour dans une boîte au fond d’une armoire.

— Oui.

Sa fille posa sa fourchette.

— Tu crois que le livre parle de toi ?

Francine eut un petit rire nerveux.

— Ça paraît complètement ridicule dit comme ça.

— Donc tu le crois.

Francine ne répondit pas immédiatement.

La pluie commençait de nouveau à frapper doucement les vitres de la cuisine pendant que le voisin du dessus déplaçait encore quelque chose dans son appartement.

— Il y a trop de détails, finit-elle par dire. Des choses très précises.

Sa fille resta silencieuse quelques secondes avant de demander :

— Xavier écrivait ?

— Non. Enfin… il écrivait un peu mais surtout des carnets, des notes, des phrases. À l’époque, il voulait devenir photographe.

— Et tu l’as revu après cet été ?

— Une fois l’année suivante.

Francine se leva pour débarrasser les assiettes puis revint avec le dessert. Sa fille continuait à la regarder avec cette curiosité qu’ont parfois les enfants lorsqu’ils découvrent soudain une partie inconnue de leurs parents.

— Tu étais amoureuse de lui ?

Francine posa les cuillères sur la table. Pendant un instant, elle revit Xavier sur cette plage, le sable collé aux jambes, son appareil photo abandonné près de la couverture et cette manière qu’il avait de la regarder lorsqu’il croyait qu’elle ne le remarquait pas.

— Oui, répondit-elle finalement. Beaucoup plus que ce que j’ai raconté pendant des années.

Sa fille demanda :

— Et lui ?

Francine tourna légèrement la tête vers les romans empilés dans le salon.

— Je crois que lui non plus n’a jamais vraiment oublié.

— Tu crois vraiment que c’est lui ?

— Oui, je crois, il y a des choses troublantes.

Elle se leva et disparut dans la chambre. Sa fille l’entendit ouvrir un tiroir avant de la voir revenir avec une petite boîte métallique verte légèrement cabossée.

— Tu te souviens de ça ?

Sa fille fronça les sourcils.

— Non.

Francine posa la boîte sur la table puis l’ouvrit. La bague apparut au milieu de vieux tickets de caisse pliés et d’un briquet bleu devenu inutilisable depuis longtemps.

— Il me l’a offerte cet été-là. Maintenant, regarde la couverture du livre.

Sa fille prit la bague entre ses doigts avant de la rapprocher de la lumière de la cuisine et de la comparer à celle de la couverture du livre.

— C’est exactement la même. Tu l’as gardée tout ce temps ?

Francine acquiesça.

— Même pendant ton mariage ?

— Oui.

Sa fille releva les yeux vers elle avec une expression plus sérieuse.

— Papa savait ?

Francine secoua la tête.

— Non. Enfin… je ne crois pas.

Sa fille reposa la bague dans la boîte métallique.

— C’est étrange.

— Quoi donc ?

— Imaginer qu’avant nous… avant toute notre vie ici… tu étais déjà quelqu’un dans la vie de quelqu’un d’autre.

Francine sourit.

— Heureusement.

— Non mais je veux dire… quelqu’un d’important à ce point-là.

Elle désigna les romans empilés dans le salon.

— Tu te rends compte quand même ? Le type a écrit plusieurs livres avec toi dedans.

Francine baissa les yeux vers son verre de vin.

— Ce ne sont pas vraiment des livres sur moi.

— Maman…

— C’est vrai. Mais il a changé plein de choses.

Sa fille demanda :

— Ça te fait quoi ?

— Je ne sais pas encore.

C’était vrai. Depuis plusieurs jours, elle avait l’impression qu’une partie très ancienne de sa vie remontait à la surface sans qu’elle comprenne encore ce que cela venait réellement bouleverser.

Elle n’avait pas repensé à Xavier depuis longtemps avant ce livre. Ou plutôt elle pensait à lui comme on pense parfois à certaines périodes de jeunesse : quelques images isolées, une chanson entendue par hasard à la radio, un souvenir rapide avant de passer à autre chose.

Maintenant, ces souvenirs revenaient avec une précision presque inconfortable. Elle revoyait le sable qui restait collé à leurs jambes après les baignades du soir et l’odeur des cigarettes dans la voiture lorsque Xavier refusait d’ouvrir les fenêtres à cause de la pluie. Elle se souvenait aussi des après-midi passés à attendre avec lui devant la boutique photo du centre-ville pendant que ses pellicules étaient développées.

Sa fille observait toujours les romans.

— Tu vas essayer de le retrouver ?

— Je ne sais pas par où commencer.

Sa fille regarda encore la bague au fond de la boîte métallique avant de reprendre son téléphone.

— Attends.

Francine releva les yeux.

— Quoi ?

— On va regarder ce qu’il est devenu.

Francine eut un petit sourire fatigué.

— Ça fait vingt-cinq ans.

— Justement. Comme ça, si tu veux le revoir un jour, tu sauras au moins où il vit.

Elle s’installa plus confortablement sur sa chaise puis tapa le vrai nom de Xavier dans le moteur de recherche.

Plusieurs résultats apparurent mais aucun ne correspondait. Des profils LinkedIn, des comptes Facebook abandonnés depuis des années et quelques articles locaux défilaient à l’écran.

— Tu connais son deuxième prénom ?

— Non.

— Il venait d’où exactement ?

— La Rochelle.

Sa fille ajouta le nom de la ville puis relança la recherche. Cette fois, quelques résultats différents apparurent. Un ancien site de galerie photo, plusieurs images en noir et blanc et une page annonçant une exposition organisée quelques années plus tôt.

— Attends…

Francine s’approcha de l’écran. Sa fille ouvrit le site. Une série de photographies apparut aussitôt. Des plages désertes, des chambres d’hôtel baignées de lumière grise, des cafés vides au petit matin et plusieurs silhouettes photographiées de dos face à l’océan.

Elle connaissait cette façon de cadrer les images. Xavier photographiait déjà comme ça à vingt ans. Il préférait toujours les moments où les gens ne regardaient pas l’objectif.

Sa fille continuait à faire défiler les photographies lorsqu’une image arrêta brutalement Francine. Une jeune femme était assise sur le capot d’une voiture avec une glace à la main. La photographie avait été prise au coucher du soleil et le visage restait légèrement flou à cause du mouvement. Mais Francine reconnut immédiatement la robe noire.

— Mon Dieu…

Sa fille tourna la tête vers elle.

— C’est toi ?

Elle revoyait parfaitement cette soirée. Ils s’étaient disputés quelques minutes après la photo.

Sa fille descendit encore un peu sur la page puis ralentit brusquement.

Le silence changea immédiatement dans la cuisine.

— Maman…

Francine regarda l’écran. Quelques lignes apparaissaient sous les photographies.

“La galerie Beaumont rend hommage au photographe Xavier Delmas disparu en mars 2022. Cette exposition réunit une partie de son travail réalisé entre 1998 et 2020.”

Francine relut la phrase. Puis une deuxième fois.

— Je suis désolée.

Francine secoua la tête sans répondre. Elle resta immobile devant l’écran. Depuis plusieurs jours, elle avait eu l’impression qu’un homme revenait lentement dans sa vie à travers ces romans et ces souvenirs. Elle avait imaginé son visage aujourd’hui, sa voix après toutes ces années et ce qu’elle aurait ressenti en le revoyant.

Et Xavier était déjà mort depuis trois ans.

Il ne restait plus que les livres et une bague gravée Ninette.

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