Le dernier choix


Le dernier choix
Patrick apprit qu’il était malade un jeudi matin de janvier. Le pneumologue parlait doucement derrière son bureau encombré de dossiers. Une radio restait affichée sur l’écran de l’ordinateur avec une zone blanche que Patrick avait regardée tout le rendez-vous sans savoir exactement ce qu’il devait y voir.
— On va mettre en place un traitement rapidement.
Le médecin continua ensuite avec des mots plus techniques. Patrick entendit surtout les silences entre les phrases. Il regardait la pluie glisser sur la fenêtre du cabinet pendant qu’une secrétaire répondait au téléphone dans la pièce voisine.
Quand il ressortit dans la rue, il traversa le parking puis resta quelques instants devant sa voiture. Il avait froid malgré son manteau. Deux femmes sortaient de la boulangerie d’en face avec des galettes des rois dans les bras. Une camionnette de livraison reculait difficilement près du trottoir.
Patrick regarda l’heure. Odile préparait toujours le déjeuner avant midi et demi. Il entra dans une pâtisserie et acheta une tarte au citron. Ils n’en mangeaient presque jamais parce qu’Odile disait depuis des années que ça coûtait trop cher pour “juste un dessert”.
Lorsqu’il poussa la porte de la maison, une odeur de poireaux flottait dans la cuisine.
Odile épluchait des pommes de terre devant l’évier.
— Tu rentres tard.
Patrick posa la boîte blanche sur la table.
— J’ai pris une tarte.
Odile leva les yeux.
— On reçoit quelqu’un ?
Patrick retira son manteau puis accrocha ses clés au crochet près de la porte.
— Non.
Elle essuya ses mains dans le torchon accroché à sa ceinture.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Patrick tira une chaise puis s’assit lourdement.
— Il a trouvé quelque chose au poumon.
Odile continua de tenir le torchon dans sa main.
— Quelque chose de grave ?
— Oui.
Dans le salon, la radio diffusait une émission de cuisine qu’Odile écoutait tous les matins. Une femme expliquait comment réussir une pâte brisée pendant que la pluie frappait contre les vitres de la véranda.
Odile s’assit en face de lui.
— Qu’est-ce qu’ils vont faire ?
— De la chimio d’abord. Après, ils verront.
Elle hocha la tête puis regarda la tarte au citron encore fermée dans sa boîte.
— Tu en voulais depuis longtemps ?
Patrick eut un petit sourire.
— J’en sais rien. J’ai vu ça dans la vitrine.
Odile se leva pour couper la radio puis mit de l’eau à chauffer dans la bouilloire.
— Tu veux un café ?
Patrick passa une main sur son visage.
— On dirait qu’on a passé notre vie à boire du café quand quelque chose allait mal.
Odile sortit malgré tout deux tasses du placard.
Ils déjeunèrent en silence. Patrick mangea peu. Odile débarrassa les assiettes puis rangea les restes dans des boîtes en plastique avant d’essuyer la table avec application.
Vers quinze heures, le téléphone sonna.
— C’est Julie.
Patrick releva les yeux.
— Ne lui dis rien tout de suite.
Odile décrocha.
— Salut ma chérie… Oui, ça va.
Elle écouta un moment puis regarda Patrick qui fumait une cigarette sous l’auvent de la terrasse.
— Non, ton père avait un rendez-vous ce matin… Rien d’important.
Patrick baissa les yeux vers le jardin détrempé.
Le soir, Odile prépara une soupe puis monta se coucher tôt. Patrick resta plus longtemps dans le salon devant une émission qu’il regardait à peine. Quand il éteignit enfin la télévision la lumière de la chambre était encore allumée.
Odile lisait assise contre les oreillers avec ses lunettes au bout du nez. Lorsqu’il entra, elle referma son livre.
— Tu ne dors pas ?
Elle retira ses lunettes.
— Je t’attendais.
Patrick se changea puis s’assit au bord du lit. Odile regardait son dos voûté pendant qu’il retirait ses chaussettes.
— Tu as peur ? demanda-t-elle.
Il se mit dans les draps et répondit.
— Oui.
Odile l’attira à elle.
— Viens là.
Patrick posa la tête sur son bras. Depuis plusieurs années, ils dormaient chacun de leur côté du lit sans se rapprocher durant la nuit. Odile posa pourtant sa main sur sa tête et la laissa là longtemps pendant que la pluie continuait de tomber dehors.
Deux semaines plus tard, Odile apprit à son tour qu’elle était malade.
Patrick l’accompagnait chez son cardiologue depuis des années pour des problèmes d’essoufflement et de fatigue. Ce matin-là, le médecin parla d’examens supplémentaires puis d’une opération devenue trop risquée à son âge.
Dans la voiture, Odile regardait les gens traverser le parking de l’hôpital avec leurs sacs et leurs manteaux.
— Tu te rends compte du timing ? dit-elle.
Patrick tourna la clé de contact.
— On a toujours été organisés. Même pour ça.
Odile éclata de rire puis essuya rapidement ses yeux avec sa manche.
Le soir même, ils ouvrirent une bouteille de vin qu’ils gardaient depuis Noël dans le buffet du salon.
— On devrait peut-être prévenir les enfants, dit Odile.
Patrick servit le vin dans deux verres dépareillés.
— Pas encore.
Odile prit une gorgée puis regarda autour d’elle. La maison était propre. Les coussins étaient parfaitement alignés sur le canapé. Le courrier était rangé dans la panière près de l’entrée. Dans la cuisine, le lave-vaisselle tournait derrière la cloison.
— Tu te rends compte qu’on a passé quarante ans à ranger cette maison ? demanda-t-elle.
Patrick sourit.
— Et les enfants disent encore qu’elle est encombrée.
Pendant plusieurs semaines, Patrick et Odile organisèrent leurs journées autour des rendez-vous médicaux. Le calendrier accroché dans la cuisine se remplit progressivement d’heures de consultation écrites au feutre bleu. Il n’y en avait que pour les scanners, prises de sang, cardiologue et autres médecins. Odile préparait les papiers la veille au soir dans une pochette plastique pendant que Patrick vérifiait les ordonnances sur la table du salon avec ses lunettes au bout du nez.
Ils essayèrent de continuer exactement comme avant. Odile préparait les repas. Patrick tondait encore la pelouse lorsque le temps le permettait. Ils regardaient les informations à vingt heures. Le dimanche, les enfants venaient déjeuner.
Ils parlaient peu de la maladie lorsqu’ils étaient ensemble et pas du tout à leurs enfants. Les rendez-vous médicaux occupaient déjà suffisamment leurs journées pour qu’ils n’aient pas envie de continuer le soir dans le salon.
Un mardi, après une séance, Patrick sortit de l’hôpital en grimaçant.
— Je n’ai pas envie de rentrer tout de suite.
Odile remonta le col de son manteau.
— Tu veux aller où ?
— J’en sais rien. Manger quelque part peut-être.
Ils s’arrêtèrent dans une petite brasserie près de la gare. Patrick commanda une bière malgré les recommandations du médecin. Odile prit une assiette de frites alors qu’elle répétait depuis des années que “ça faisait grossir”.
— On dirait des adolescents qui sèchent les cours, dit-elle.
Patrick sourit.
— Sauf qu’on ne sèche même pas l’hôpital.
Les semaines suivantes, ils recommencèrent. Après les consultations, ils prenaient des routes différentes pour rentrer ou s’arrêtaient boire un café avant de revenir à la maison. Un jeudi, Patrick entra dans une concession automobile pour regarder une vieille décapotable rouge exposée derrière la vitre.
Odile se moqua.
— Tu imagines ta tête là-dedans ?
Patrick posa les mains sur le volant.
— À mon âge, j’ai droit à une voiture ridicule.
Le vendeur s’approcha aussitôt.
— Je peux vous renseigner ?
Patrick jeta un coup d’œil à Odile.
— Non. On regarde juste ce qu’on n’a jamais osé faire.
Le vendeur ouvrit la portière avec un sourire professionnel.
— Elle n’est plus toute jeune mais elle roule parfaitement. Le précédent propriétaire en prenait soin.
Patrick s’installa derrière le volant pendant qu’Odile restait debout sur le trottoir avec les bras croisés.
— Tu es ridicule, dit-elle en riant.
Patrick tourna la tête vers elle.
— Monte.
Odile finit par s’asseoir côté passager. L’intérieur sentait le cuir chauffé par le soleil. Patrick posa les mains sur le volant puis demanda au vendeur.
— On peut l’essayer ?
Une heure plus tard, ils roulaient sur une route départementale avec le toit ouvert malgré le vent froid.
Odile tenait ses cheveux d’une main pendant que Patrick conduisait avec un sourire qu’elle ne lui connaissait plus.
— Tu viens d’acheter une décapotable à soixante-douze ans.
— Toi, tu viens de monter dedans.
Les arbres défilaient rapidement de chaque côté de la route. Patrick augmenta légèrement le son de la radio puis tapa doucement des doigts sur le volant au rythme d’une vieille chanson. Au bout de quelques kilomètres, Odile fronça les sourcils.
— Patrick, ce n’est pas la route de la maison.
Patrick continua de regarder devant lui.
— Je sais.
Odile tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu vas où ?
Patrick sourit.
— J’ai envie de profiter d’une balade un peu plus longue qu’un retour à la maison.
— Toi, tu as une idée derrière la tête.
— Oui.
Il baissa légèrement le son de la radio.
— Allons voir la mer.
— Maintenant ?
— Pourquoi attendre ?
Elle regarda sa montre par réflexe puis les champs qui défilaient derrière les barrières métalliques.
— Il faut quand même qu’on passe prendre des affaires.
— D’accord. Mais cette fois, on part vraiment.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison, Patrick coupa le moteur, puis entra et s’installa à son ordinateur.
— Regarde ça.
Une photo montrait une belle chambre avec un balcon face à l’océan.
— Tu cherches déjà un hôtel ?
— Oui, allez, on fait les bagages, je réserve pour ce soir.
— Ça coûte cher ce truc-là.
Patrick haussa les épaules.
— On vient d’acheter une décapotable rouge. Je crois qu’on a dépassé le stade des décisions raisonnables.
Odile éclata de rire.
Patrick appela l’hôtel.
— Bonsoir. Il vous reste une chambre avec vue sur la mer ? … Oui, pour ce soir… Parfait.
Il raccrocha puis leva les yeux vers elle avec un sourire de gamin.
— Chambre face à l’océan.
Lorsqu’ils arrivèrent devant l’hôtel, la nuit était déjà tombée. Les grandes vitres du hall donnaient directement sur la promenade et, derrière, on apercevait les vagues blanches se former dans l’obscurité avant de disparaître aussitôt.
Patrick coupa le moteur.
— J’ai l’impression d’avoir vingt ans et de faire une énorme bêtise.
Odile regardait l’entrée illuminée de l’hôtel.
— À vingt ans, on n’avait pas les moyens de faire des bêtises dans ce genre d’endroit.
Ils éclatèrent de rire puis sortirent de la voiture. Dans le hall, une femme terminait son dîner seule près de la baie vitrée pendant qu’un couple montait l’escalier avec des peignoirs blancs sur le bras. Le réceptionniste leur tendit une carte magnétique avec un sourire professionnel.
— Chambre 321. Le restaurant sert encore jusqu’à vingt-deux heures.
Patrick attrapa les sacs pendant qu’Odile avançait vers l’ascenseur. La chambre donnait directement sur l’océan. Une grande baie vitrée occupait presque tout le mur face au lit. Plus loin, les lumières de la promenade dessinaient une ligne jaune au bord de l’eau noire.
Odile posa son sac près du fauteuil puis s’approcha de la vitre.
— On entend la mer d’ici.
Patrick ouvrit la fenêtre quelques centimètres. Le vent frais entra dans la chambre avec l’odeur du sel et des algues.
— Tu te rends compte qu’on n’a jamais fait ça ?
Odile tourna la tête.
— Dormir dans un hôtel ?
— Dormir quelque part sans raison.
Patrick se leva.
— Viens. On va dîner face à l’océan.
La salle avait des lumières tamisées. Quelques tables étaient occupées près des baies vitrées et un pianiste jouait doucement au fond de la pièce devant des clients.
Patrick demanda une bouteille de vin blanc pendant qu’Odile lisait le menu avec ses lunettes au bout du nez.
— Tu prends quoi ? demanda-t-il.
— Aucune idée. Tout a l’air beaucoup trop cher.
— Alors ce soir, on va manger beaucoup trop cher.
Le serveur revint prendre leur commande puis disparut entre les tables avec son carnet.
Dehors, les vagues éclataient contre les rochers dans des reflets noirs et argentés. Leur repas arriva quelques minutes plus tard. Patrick goûta son poisson puis secoua la tête.
— C’est meilleur que les filets panés du congélateur.
— Tout est meilleur que les filets panés du congélateur.
Ils rirent encore. Patrick lui dit :
— Tu as vu la taille du sac de médicaments ?
Odile posa sa fourchette.
— J’ai pris large.
Patrick fit tourner son verre entre ses doigts.
— On sait que ça ne changera rien.
— Non. Mais on n’a pas le choix.
Le pianiste attaqua une nouvelle musique dans le fond de la salle.
Odile continua :
— Je sais très bien que quoi qu’on fasse, l’issue sera la même.
Patrick hocha lentement la tête.
— Moi aussi. Et je pense que justement, oui, on a le choix. Arrêtons de vivre autour de ça.
Odile releva les yeux vers lui.
— Tu veux dire quoi ?
— Les traitements, les examens, les journées organisées autour des rendez-vous médicaux… On passe tellement de notre temps à essayer de gagner quelques mois qu’on ne vit plus.
Odile ne répondit pas tout de suite.
Le serveur passa près d’eux avec une assiette fumante destinée à une autre table.
Patrick continua :
— On a un peu d’économies. On a encore du temps. Peut-être pas beaucoup mais on en a. Alors j’aimerais qu’on s’en serve pour vivre quelque chose de beau au lieu d’attendre dans des hôpitaux.
Odile regardait maintenant les reflets de l’océan dans la vitre.
— Et les enfants ?
Patrick eut un petit sourire fatigué.
— Les enfants sont grands, ils n’ont plus besoin de nous.
Cette fois, Odile demanda :
— Tu veux faire quoi exactement ?
— J’en sais rien. Dormir face à l’océan. Rouler sans regarder l’heure. Manger dans des restaurants trop chers. Aller dans les endroits qu’on disait toujours qu’on ferait plus tard. Je veux simplement vivre et réapprendre à t’aimer.
Odile prit son verre entre ses mains.
— Et arrêter les traitements ?
Patrick hocha la tête.
— Oui. Oublions-les, oublions la maladie.
Odile souffla :
— Il va arriver un moment où on va se mettre à souffrir.
— Oui, sûrement. Mais j’ai pensé à autre chose pour la suite.
Ils n’en parlèrent plus ce soir-là.
Ils ne firent rien d’extraordinaire. Ils partirent quelques jours à Annecy, passèrent trois nuits dans un hôtel au bord d’un lac puis reprirent la route parce qu’Odile avait envie de voir l’océan de nouveau. Un mois plus tard, ils dormirent dans une petite chambre au-dessus d’un port de pêche. Patrick passait ses matinées à regarder les bateaux entrer pendant qu’Odile descendait acheter des chocolatines encore chaudes dans une boulangerie qui ouvrait avant le lever du soleil.
Ils allèrent voir des spectacles qu’ils repoussaient depuis des années parce qu’ils n’avaient pas le temps, que ça faisait rentrer trop tard ou que le prix des places était “beaucoup trop cher”. Ils prenaient maintenant les billets les plus proches de la scène.
Odile acheta des vêtements qu’elle n’aurait jamais osé porter auparavant. Des manteaux jaunes, des lunettes immenses et une robe orange vif qui fit éclater de rire Patrick lorsqu’elle sortit de la cabine d’essayage.
— Tu me regardes comme ça pourquoi ?
Patrick retira lentement ses lunettes.
— J’essaye de comprendre pourquoi tu as attendu soixante-douze ans avant d’oser cette robe.
Odile l’acheta aussitôt. Patrick, lui, se mit à collectionner les chapeaux. Des panamas, des casquettes anglaises, un feutre noir un peu trop grand trouvé dans une boutique au bord d’un port italien.
— On dirait un magicien fatigué, dit Odile.
Patrick s’observa dans le miroir de la chambre.
— Je trouve ça élégant.
Ils éclatèrent de rire tous les deux.
Ils mangeaient lorsqu’ils avaient faim. Ils dormaient lorsqu’ils en avaient envie. Ils annulaient des repas de famille parce qu’ils préféraient rester face à la mer à regarder les bateaux rentrer au port.
Leurs enfants commencèrent à trouver leurs parents étranges.
— Vous êtes encore partis ? demanda Julie un dimanche au téléphone.
Patrick suivait Odile du regard pendant qu’elle mangeait une glace sur la promenade malgré le froid.
— Oui.
— Mais vous étiez déjà à Deauville la semaine dernière.
— Eh bien cette semaine, on est ailleurs.
Ils ne gardèrent presque plus leurs petits-enfants. À la place, ils les emmenaient manger des glaces, faire des tours de manège ou déjeuner dans des restaurants où Odile les laissait commander des desserts beaucoup trop chers.
Une nuit, dans une chambre d’hôtel, Patrick ouvrit les yeux. Odile dormait contre lui avec une main posée sur son ventre. Pendant plusieurs années, ils avaient dormi chacun de leur côté du lit. Patrick se souvenait même d’une période où ils se couchaient à des heures différentes pour éviter de se réveiller mutuellement.
Maintenant, ils passaient des matinées entières sous les draps à parler, rire ou s’embrasser comme des adolescents.
Un matin, Odile regarda Patrick boutonner sa chemise devant le miroir.
— J’ai l’impression qu’on s’aime encore plus qu’avant.
Patrick vint s’asseoir au bord du lit puis prit son visage entre ses mains.
— On a toujours été amoureux, mais là on prend le temps de se le dire.
Odile sourit.
— Oui. On avait toujours autre chose à faire.
Les douleurs arrivèrent quelques mois plus tard. Patrick marchait moins longtemps. Odile devait parfois s’arrêter au milieu d’un escalier pour reprendre son souffle. Certaines nuits devinrent compliquées. Patrick restait assis au bord du lit jusqu’au matin pendant qu’Odile gardait les yeux fermés en attendant que les douleurs diminuent un peu. Un soir, dans une chambre silencieuse au bord d’un lac, Odile regarda Patrick ranger quelques vêtements dans leurs sacs.
— On va jusqu’au bout ?
Patrick releva la tête.
— Oui.
Odile resta silencieuse un moment.
— Tu n’as pas peur ?
Patrick s’approcha d’elle puis posa son front contre le sien.
— Tant qu’on est ensemble, ça va.
Tout était prêt depuis plusieurs semaines déjà. Les lettres pour les enfants étaient rangées dans une enveloppe blanche au fond du sac d’Odile. Patrick avait imprimé tous les documents demandés puis les avait classés soigneusement dans une chemise bleue qu’il gardait toujours près de lui. Le rendez-vous pour la mort assistée était fixé au jeudi suivant.
Ils n’en parlaient presque jamais directement. Le sujet revenait parfois au milieu d’un repas ou tard le soir dans une chambre d’hôtel lorsque les douleurs empêchaient de dormir.
Un matin, Odile regarda Patrick. Il avait maigri ces derniers mois. Ses épaules semblaient plus étroites dans le tissu devenu un peu trop grand.
— Tu sais ce qui va me manquer le plus ? demanda-t-elle.
Patrick releva les yeux vers elle dans le miroir.
— Quoi ?
Odile sourit.
— Te regarder chercher tes lunettes pendant dix minutes alors qu’elles sont sur ta tête.
Patrick sourit puis vint s’asseoir près d’elle sur le lit.
— Et moi, ce sont tes manteaux horribles.
— Ils sont magnifiques.
— Tu ressembles à un perroquet très riche.
Odile posa sa tête contre son épaule.
Ils restèrent longtemps comme ça sans parler.
Le jeudi matin, Patrick chargea leurs sacs dans la décapotable rouge pendant qu’Odile vérifiait une dernière fois qu’ils n’avaient rien oublié dans la chambre.
Avant de fermer la porte, elle regarda le lit défait, les deux tasses de café encore posées près de la fenêtre et le chapeau noir de Patrick abandonné sur la commode.
— Tu oublies encore ça.
Patrick revint en riant chercher son chapeau. Puis ils prirent la route. La décapotable roulait entre les montagnes sous un ciel clair de septembre. Odile gardait une main posée sur celle de Patrick pendant qu’il conduisait.
Au bout de plusieurs kilomètres, Patrick tourna la tête vers elle.
— Tu sais quoi ?
— Non.
Patrick sourit.
— Finalement, cette voiture était une très bonne idée.
Odile serra un peu plus fort sa main dans la sienne.
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