Ananas et Playmobil

Ananas et Playmobil

— Bonjour, vous arrivez à temps, j’ai un repas à préparer.

Le livreur posa les sacs dans la cuisine et lança :

— Bonne journée, à bientôt Mlle Martin. Je file chez votre voisin.

Chaque semaine, c’était le même manège. Adrien livrait les courses, Capucine faisait la cuisine. Ensuite, elle chargeait ses préparations dans sa camionnette et apportait ses plats faits maison à ses clients.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Il m’a livrée n’importe quoi.

Capucine vérifia l’intérieur de chaque sac posé sur le plan de travail et un “Oh !“ s’échappait de sa bouche à chaque découverte.

— Il faut que je le rappelle.

Elle attrapa son téléphone.

— Adrien ? C’est Mlle Martin, vous m’avez livrée n’importe quoi. Ce ne sont pas mes courses.

— Zut ! Faut que je fasse demi-tour, j’ai dû échanger avec votre voisin.

— Lequel ?

— Celui du bout de votre rue, M. Lemaire.

— Ne revenez pas exprès pour moi. Je vais aller le voir.

— Non, j’ai fait une bêtise, je vais la réparer.

— L’erreur est humaine, ne vous inquiétez pas. Je m’en charge.

Elle mit les sacs dans sa voiture et s’arrêta quelques dizaines de mètres plus loin.

Elle frappa à la porte de M. Lemaire. C’était un vieil homme qu’elle ne connaissait que de vue.

— Bonjour, M. Lemaire. Je suis votre voisine. Je viens vous voir parce qu’Adrien s’est trompé en livrant nos courses. Il a échangé nos sacs.

— Bougre de couillon ! Je me disais bien aussi qu’il y avait trop de légumes dans ces sacs pour moi. Vous vous trompez pas au moins ? Ce sont bien mes sacs que vous me ramenez ?

— Je crois, oui, j’y ai découvert un Playmobil et un ananas, c’est assez curieux à cette période de l’année.

— Ça vous pose un problème ? Je vous demande ce que vous faites avec tous ces légumes ?

— Dites, M. Lemaire, je suis assez gentille pour venir échanger nos sacs, ce n’est pas pour me faire houspiller au passage.

— Oui, veuillez m’excuser, j’ai tendance à être bougon depuis que je vis seul. Mais je me demande quand même ce que vous faites avec autant de légumes.

— Je prépare des plats que je vais livrer à mes clients. Et vous, que faites-vous avec un Playmobil et un ananas.

— J’en sais rien, je les ai trouvés jolis sur le site du supermarché. Comme plus personne ne me fait de cadeaux, je m’en fais tout seul.

— Je veux bien, mais un playmobil ? Ça m’interpelle.

— Je me moque. Que voudriez-vous que je fasse d’un playmobil ? J’achète des petits jouets de temps à autre et j’en remplis une caisse. Quand arrive Halloween, je les donne aux enfants qui frappent à ma porte. Si personne ne frappe, je les envoie à mes petits-enfants qui vivent à l’étranger.

— C’est vraiment gentil à vous.

— Mais non, je plaisante. Je n’ai pas de petits enfants. Et personne ne frappe à ma porte à Halloween. Manquerait plus que ça.

— Vous avez beaucoup d’histoires à me sortir comme ça ?

— Si vous en voulez une autre, à votre service. En vrai, ce playmobil me sert…

— Stop. Je ne veux pas savoir. Sinon, je suis encore là dans douze versions. Bonne journée, M. Lemaire, dit-elle en sortant de la maison.

— Vous êtes en retard aujourd’hui, Capucine.

— Oui, Bernadette. Excusez-moi, mais Adrien s’est trompé en m’apportant mes courses. Il a échangé les courses de M. Lemaire et les miennes. Il a fallu que j’aille les chercher chez lui.

— Et il vous a raconté des histoires.

— Oui. Vous le connaissez bien ?

— J’ai été à l’école avec lui. C’était un personnage. Ensuite il a épousé une fille du village d’à côté. Elle est morte il y a quelques années. Depuis, il vit seul.

— Il faisait quel métier ?

— Je ne sais pas je ne lui ai jamais demandé. Quand il est revenu au village, il était déjà à la retraite.

— Je cours chez votre voisine. Il faut que je rattrape mon retard. À demain.

— Bonjour Geneviève, je sais, je suis en retard. Il a fallu que je récupère mes courses chez M. Lemaire.

— Quoi ? Il vous a chipé vos courses ?

— Mais, non, c’est Adrien qui s’est trompé dans la livraison.

— Il en serait bien capable. On ne sait jamais ce qu’il va inventer pour se rendre intéressant.

— Vous en parlez drôlement.

— Il est infernal. Il est incapable de vous parler sans vous raconter des histoires.

À chacun de ses arrêts, ses clients lui parlaient de M. Lemaire comme d’un drôle de personnage. Tantôt il exaspérait, tantôt il attendrissait, mais il ne laissait personne indifférent.

La semaine suivante, Adrien frappa à la porte de Capucine.

— Voilà vos courses. Je voulais encore m’excuser pour mon erreur. Je vous ai fait perdre du temps.

— Ce n’est pas grave. Et en plus, ça m’a donné l’occasion de rencontrer M. Lemaire. C’est quelqu’un !

— Oui, il raconte beaucoup d’âneries mais il est très gentil. À chaque fois que je m’arrête chez lui, il a une petite attention. Il me propose un café, il me donne une bouteille d’eau fraîche en été, des étrennes à Noël. Il y a quinze jours, il m’a même offert cette écharpe, dit-il en lui montrant cette chose étrange qu’il avait autour du cou.

— Vous êtes la première personne à me parler de lui comme ça. Les gens le trouvent surtout exaspérant.

— N’écoutez pas tout ce que les gens racontent. Je vous assure qu’il est bienveillant, même si ses goûts en matière d’écharpe m’échappent.

La remarque fit rire Capucine. Elle ajouta :

— Vous savez pourquoi il achète des Playmobil ?

— Je n’ai jamais osé lui poser la question. Et puis, je ne crois pas qu’il me répondrait sérieusement.

Capucine frappa à la porte de M. Lemaire.

— Vous avez encore mes courses ?, dit-il en ouvrant la porte.

— Non pas du tout. J’ai vu que vous viviez seul, je me suis dit qu’un petit gratin vous ferait plaisir.

— Ça dépend. C’est plein de légumes ?

— Non, Monsieur, j’ai bien vu que les légumes ce n’était votre fort.

— Alors j’en veux bien. Merci. Vous entrez boire un café ?

— C’est gentil, mais je ne bois pas de café.

— J’ai du thé aussi. Allez venez me tenir compagnie quelques minutes.

Capucine entra dans la maison. Il n’était pas loin de midi, mais il n’y avait aucune odeur de cuisine.

— Il vous arrive de cuisiner, M. Lemaire ?

— Soyez gentille, oubliez les M. Lemaire. Je m’appelle Auguste.

— Il vous arrive de cuisiner, Auguste ?

— Ça fait bien longtemps que ça ne m’est pas arrivé, dit-il en mettant de l’eau à chauffer. Pourtant, avant la mort de ma femme, il m’arrivait de nous préparer de très bons plats.

— Pourquoi les gens du village parlent-ils de vous comme d’un …

— Ne cherchez pas le mot, ils me prennent pour un emmerdeur.

— Certains oui, mais pas tous. Adrien, notamment, est attaché à vous.

— Adrien est un chouette gars. Il m’attendrit. Il a pas eu une vie facile jusque-là, mais il ne baisse pas les bras.

— Vous le connaissez bien ?

— Suffisamment pour savoir que je dois être là pour lui.

La semaine suivante, Capucine apporta de nouveau un plat à Auguste. Elle vint ainsi chaque semaine. Parfois Auguste était très sérieux. Il lui racontait un peu sa vie, s’intéressait à la sienne. Parfois, il partait dans des délires sans nom. Ces fois-là, Capucine écoutait sans parler.

Un jour, elle lui dit :

— Pourquoi faites-vous ça ?

— Je fais quoi ?

— Vous racontez des histoires. On ne peut même pas dire que ce sont des mensonges. Ce sont simplement des histoires.

— À vous je peux bien le dire.

— Attention, si vous me racontez n’importe quoi, je m’en vais.

— Non, Capucine, vous, je vous aime bien. Je vais vous raconter.

Il partit dans un long monologue :

— J’ai toujours aimé raconter des histoires. Quand j’étais gamin, à l’école, j’ai commencé par en inventer une. Et puis, les copains me demandaient toujours la suite. Alors, j’inventais une suite. Les histoires se sont enchaînées. J’étais devenu le conteur de l’école. J’ai décidé d’en faire mon métier. J’intervenais dans des écoles, des bibliothèques, parfois dans la rue. J’ai raconté des histoires toute ma vie. Forcément, une fois à la retraite, j’ai arrêté. Mais pas complètement.

— Je comprends mieux pourquoi les gens du village parlent de vous comme d’un vieil original.

— Ils ne savent jamais si ce que je raconte est vrai ou sort tout droit de mon imagination. Ils ne savent pas faire la différence et ça les met souvent mal à l’aise.

— Oui, mais à force, au lieu de réunir les gens autour d’une histoire, vous vous êtes retrouvé complètement isolé.

— Vous avez raison. Je me suis joué d’eux plutôt que de jouer pour eux.

— Il y a aussi l’histoire des Playmobil.

— Oui, les Playmobil… On pourra dire que ça vous a intrigué. Mais, il n’y a rien de bien mystérieux. J’en ai toujours acheté pour illustrer mes histoires. Je plantais un décor. Les enfants adoraient ça. Alors, quand j’en trouve un nouveau qui me parle, je l’achète. C’est juste de la déformation professionnelle. J’en ai vraiment toute une caisse dans mon bureau. Venez voir.

— Vous avez de quoi décorer tout un théâtre !

— Et l’ananas ?, ajouta-t-elle.

— Si j’avais su qu’un ananas et un Playmobil feraient autant parler…

— Alors et l’ananas ?

— C’était juste pour le manger, c’est riche en fibres et je n’aime pas trop les légumes. Aucun mystère !

Lorsque Capucine rentra chez elle, elle se mit à tourner en rond.

— Il n’est vraiment pas banal cet homme, j’aimerais bien l’aider, se dit-elle. Il doit bien y avoir un moyen de le sortir de sa solitude.

Elle y réfléchit toute la soirée et alla se coucher avec le sentiment d’avoir trouvé une solution. Il ne lui manquait plus qu’un complice.

— Allô, Adrien ? C’est Mlle Martin. Pourriez-vous passer me voir quand vous aurez un moment de libre ?

— Bien sûr. Je me suis encore trompé dans vos livraisons ?

— Non, pas du tout, je voulais vous parler d’Auguste.

Adrien arriva dans l’après-midi. Capucine avait préparé du thé et des petits gâteaux.

— Venez, je vous sers un thé. Et appelez-moi Capucine.

— Alors Capucine, vous avez déchiffré le mystère “Auguste“ ?

— Il n’y a aucun mystère. Il y a juste un vieux monsieur très solitaire. Il est vraiment gentil.

— Oui, je vous l’avais dit. Mais pas grand monde le voit comme ça.

— Justement, j’ai une idée.

— Racontez-moi tout, si je peux aider…

— Vous connaissez tout le monde dans le village ?

— À peu près, oui. Je connais moins ceux que je ne livre pas, mais ceux-là, c’est vous qui les connaissez et leur faites à manger.

— Donc à nous deux, on couvre tout le village.

— Où voulez-vous en venir ?

— Auguste s’ennuie, c’est un fait. S’il continue à raconter des histoires, c’est que ça lui manque et il continue d’acheter des Playmobil.

— Vous savez pourquoi finalement ?

— Oui, il en achète depuis toujours pour illustrer ses histoires. Auguste est conteur.

— Ah tout s’explique, alors. Donc, nous sommes deux à connaître son histoire et deux aussi à l’apprécier.

— Justement, est-ce que vous voulez bien m’aider à le sortir de sa solitude ?

C’est sans hésiter qu’Adrien prêta main forte à Capucine. Ils commencèrent par aller à la mairie.

— Bonjour, Monsieur le Maire, on aurait besoin d’une salle.

— Bien sûr. Vous voulez la louer pour quelle période ?

— On ne veut pas la louer, on n’a pas le budget. On voudrait qu’une salle soit mise à disposition pour Auguste.

— Expliquez-moi ça.

Leur plan était d’une simplicité extrême. Le maire accepta immédiatement. La suite demandait plus de diplomatie.

Ils passèrent de maison en maison. Chaque habitant leur réserva un accueil chaleureux. On leur offrit du thé, du café et des petits gâteaux toute la journée.

— Je n’en peux plus, je vais exploser, dit Capucine en fin de journée.

— Je suis gourmand, mais je crois que je ne mangerai plus de gâteaux pendant dix ans. Ou au moins pendant une semaine, dit Adrien en riant.

— Le plus dur reste à faire…

Auguste avait raconté à Capucine que sa femme lui préparait une énorme raclette pour son déjeuner d’anniversaire. Ce n’était pas l’anniversaire d’Auguste, mais au moins, Capucine savait qu’il aimait la raclette. Elle acheta tous les ingrédients, fit cuire quelques pommes de terre et mit tout ça dans un panier. Adrien arriva. Ils étaient fin prêts.

Ils frappèrent à la porte d’Auguste un peu avant midi.

— Bonjour Auguste.

— Bonjour les jeunes, qu’est-ce qui vous amène tous les deux ?

— Vous m’avez bien dit que vous aviez un appareil à raclette ? Vous nous le prêtez ?

— Oui, entrez, je vais vous le chercher.

Auguste fouilla dans un placard et leur tendit l’appareil.

— Il n’a pas beaucoup servi, je l’ai acheté il y a peu.

— Non, on rigole. On ne veut pas vous l’emprunter, on aimerait partager notre raclette avec vous. On a amené les ingrédients.

— C’est gentil mais ce n’est pas mon anniversaire.

— Pas besoin d’un anniversaire pour faire plaisir à quelqu’un qu’on aime.

— Vous êtes des chouettes gosses. Venez vous installer.

Ce repas fut incroyable. Auguste raconta une histoire différente à chaque portion de fromage qu’il mettait à griller. Adrien et Capucine éclataient de rire à chaque fois. Non seulement Auguste était un très bon conteur, mais les jeunes gens étaient un très bon public.

À la fin du repas, Auguste dit :

— J’espère que vous n’avez pas apporté de dessert, je serai incapable d’avaler une bouchée de plus.

— Non, pour le dessert, on a autre chose, dit Capucine.

— Encore une surprise ?

— Oui. On vous a écouté raconter vos histoires tout le long du repas. Non seulement on voit bien que vous n’êtes pas rouillé mais en plus on voit que vous aimez profondément le faire.

— C’est toute ma vie…

— Alors il est temps de s’y remettre.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’une salle vous attend tous les vendredis soir.

— Je ne comprends pas.

— Le Maire a eu la gentillesse de mettre une salle à votre disposition pour que vous veniez raconter vos histoires. Mais ce n’est pas tout. Les habitants du village vous y attendent dès ce soir.

— C’est gentil, les enfants, mais je sais bien ce que les villageois pensent de moi.

— Eh bien, détrompez-vous. Vous verrez par vous-même ce soir.

— Vous dites n’importe quoi. S’ils viennent ce sera pour me jeter des œufs pourris. Et je ne les en blâmerais pas.

— Faites-nous confiance. Et surtout, faites-vous confiance. Et puis si ce que vous dites s’avère exact, vous rentrerez vous coucher plus tôt.

— Vous avez passé votre vie à monter sur scène devant des inconnus. Vous survivrez bien à quelques voisins, ajouta Adrien.

— Mais je ne suis pas prêt pour ça.

— Vous n’avez jamais cessé d’être prêt. Même les Playmobil vous attendent.

En fin de journée, quand Auguste arriva dans la salle, son cœur fit un bond.

— Elle est un peu grande cette salle, non ?

— N’essayez pas de nous raconter des histoires. Vous en avez vu bien d’autres, dit Capucine.

— Mais toutes ces chaises…

— On est trois cents dans le village, vous vouliez qu’on mette seulement dix chaises ? Allez, installez vos Playmobil, ce n’est plus notre boulot, ça.

Une heure plus tard, toute la mise en scène était faite, Auguste regarda Capucine, puis Adrien.

— Vous me soutenez jusqu’au bout ? Même si je sens l’œuf pourri ?

Capucine et Adrien éclatèrent de rire.

— Adrien, va nous réserver deux places bien devant, je ne veux rien rater du spectacle. Je te rejoins.

Adrien s’éloigna quand Capucine lui cria :

— Va chercher quelques œufs pourris, faudrait pas qu’on en manque !

Auguste lui colla une bourrade gentille.

On entendait déjà dans la salle le bruit des chaises qui rayaient le sol quand les gens s’installaient.

— Allez Auguste, ça va bientôt être à vous. Je vous laisse vous préparer ? Vous avez besoin d’un temps pour réfléchir à ce que vous allez nous raconter ?

— Non, Capucine, je connais mes histoires par cœur et j’invente aussi vite que je récite. J’ai plutôt besoin d’un câlin pour m’encourager.

Elle le prit dans ses bras et lui claqua une grosse bise sur la joue.

— Faites-nous rêver, Auguste.

Auguste monta sur la scène improvisée. Il ne fit pas de discours, il commença directement avec une histoire :

— C’est l’histoire d’un ananas et d’un Playmobil…

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