Comme son père


Comme son père
Marjolaine s’arrêta net en entrant dans le café. Elle reconnut immédiatement l’homme derrière le comptoir.
— Bonjour ma p’tite dame, je vous sers quoi, lui dit-il.
Marjolaine répondit avec calme :
— Un café, s’il vous plaît.
Elle s’installa à une table dans un angle. Elle regardait du coin de l’œil l’homme qui préparait son café. Il avait beaucoup changé, mais elle reconnaissait sa façon de pencher la tête. Il fronçait les sourcils en clignant des yeux. Exactement comme Brice. Comme Matthieu aussi.
Marjolaine revint le lendemain.
— Je vous sers un café ? demanda l’homme derrière le comptoir.
— Oui, s’il vous plaît.
Marjolaine but son café et rentra chez elle.
Le troisième jour, l’homme derrière le comptoir lui demanda :
— Vous êtes nouvelle dans le quartier ?
— Oui, je viens juste d’emménager.
— Bienvenue. Comment trouvez-vous notre petite ville ?
— Elle est très chaleureuse. Les commerçants m’ont tous bien accueillie.
— Ravi de l’entendre. Nous avons une réputation à tenir, dit-il en souriant.
C’était le même sourire qui l’avait fait chavirer quarante ans plus tôt.
À cette époque, ses cheveux étaient d’un joli roux. Cette couleur était bien plus douce que tout ce blanc qu’elle arborait maintenant. Elle portait ses cheveux libres sur ses épaules et sur son front, tombait une mèche en accroche-cœur.
— Je crois que je viens de rencontrer la plus belle fille de la ville, lui avait dit Victor quand il l’avait rencontrée à un bal.
— Charmeur…lui avait répondu Marjolaine.
Quand Marjolaine voulut se rendre au café le matin suivant, elle trouva porte close. Il n’y avait aucune mention particulière sur la vitrine.
Elle fit quelques courses puis, au moment de rentrer chez elle, elle poussa la porte du salon de coiffure.
— Auriez-vous un créneau de libre cette semaine ?
— Une cliente vient de décommander, j’ai une place en fin de matinée, dit la coiffeuse.
À l’heure dite, Marjolaine s’installa dans un fauteuil du salon. Corinne lui demanda :
— Je vous coiffe comment ?
— J’ai juste besoin d’un petit rafraîchissement.
— On y va. Vous venez d’arriver ou vous êtes de passage ?
— Je viens d’emménager.
— Vous verrez, c’est une ville très dynamique et accueillante.
— Oui, je m’en suis déjà aperçue. D’ailleurs, je voulais aller boire un café au bar à l’angle de la rue, mais il était fermé.
Corinne rinça les cheveux de Marjolaine et lui dit sur le ton de la conspiration :
— Vous n’êtes pas au courant ? Victor a fait un arrêt cardiaque pendant qu’il servait un client.
— Il est mort ?
— Non, les secours sont arrivés vite, ils l’ont réanimé et emmené à l’hôpital. À mon avis, c’est sûrement du surmenage, ça fait dix ans qu’il bosse sans arrêt.
— Vous le connaissez bien ?
— Oui, on se connaît tous ici. Mais ma relation avec Victor est particulière. C’est mon ex-mari.
— Vous êtes restés mariés longtemps ?
— Oui, plus de dix ans. Je l’ai quitté parce qu’il ne voulait pas avoir d’enfants.
Marjolaine ne répondit pas.
— Et vous avez des enfants maintenant ? demanda Marjolaine.
— Oui, je les ai eus sur le tard, forcément, mais je n’ai pas de regrets. Je suis sans doute une maman plus disponible aujourd’hui qu’à vingt ans. Et vous ? Vous avez des enfants.
Marjolaine lui sourit et dit :
— J’en ai un. Je l’ai eu très jeune et je n’en ai pas voulu d’autres ensuite. J’étais seule pour l’élever.
Corinne enchaîna :
— Vous n’êtes pas mariée, alors ?
— Si, je me suis mariée quand mon fils a eu dix ans. Ça n’a pas été tous les jours facile. Il reprochait souvent à mon mari de ne pas être son père.
— Mais votre mari aime votre fils ?
— Il l’a aimé, oui, j’ai eu de la chance. Mais je suis veuve depuis peu. Mon mari est décédé juste au moment où on prenait notre retraite.
Marjolaine se regardait devant la glace.
— Qu’est-ce que j’ai changé. Autrefois, j’étais rousse.
— C’est sûr que ça change du blanc. Comment trouvez-vous votre coiffure ?
— C’est très bien. Merci Corinne. Donnez-moi un rendez-vous pour ma prochaine visite.
Quelques semaines plus tard, Marjolaine vit une pancarte “à vendre“ sur la porte du café. À l’occasion d’un rendez-vous au salon de coiffure, elle demanda à Corinne :
— Le café est à vendre, Victor ne va pas mieux ?
— Si, Victor va mieux, mais il a décidé de prendre sa retraite. Il a d’autres projets.
— Ah bon, il monte un autre commerce ?
— Non, il va engager un détective privé ; il fait des recherches.
— Des recherches de quoi ?
— Il recherche son fils depuis quarante ans. Il va s’y consacrer à plein temps.
Marjolaine se redressa et dit :
— Je croyais qu’il ne voulait pas d’enfants.
— Justement. Victor a déjà eu un enfant, mais il ne l’a pas connu. Il n’en voulait pas d’autres à cause de ça.
— Je ne vois pas le rapport.
— Il a ressenti l’échec de sa paternité toute sa vie. Il ne voulait pas risquer de recommencer.
En rentrant chez elle, Marjolaine appela son fils.
— Bonjour Brice, tu cherches toujours un commerce à reprendre ?
— Bonjour maman, oui, mais je n’ai rien trouvé qu’il m’emballe jusqu’à présent.
— Il y a un bar à vendre dans ma rue. Ça pourrait t’intéresser.
— Tu l’as visité ?
— J’y ai été à plusieurs reprises quand j’ai emménagé, mais il a fermé quelques jours après. Son patron a fait une crise cardiaque et maintenant, il veut prendre sa retraite.
— Je viens te voir ce week-end, je regarderai à quoi ça ressemble à ce moment-là.
Le week-end suivant, Brice visita le bar avec sa femme. Il avait laissé son fils, Matthieu, avec sa grand-mère.
Il revint enthousiaste.
— Ça correspond bien à ma recherche. Je vais y réfléchir. L’avantage est que tu seras à côté. Ce serait bien pour Matthieu.
Brice et sa femme prirent assez vite la décision d’acheter le bar. Ils enchaînèrent les allers-retours pour mettre leur projet sur les rails. Marjolaine gardait Matthieu à chaque visite.
— Alors, demanda Marjolaine, ça avance bien ?
— Oui et on n’a plus à chercher de maison. Finalement, Victor vend l’ensemble, maison et commerce, répondit Brice.
— Ce sera plus pratique.
— Il m’a proposé de rester quelques jours pour la mise en place, le temps que je m’habitue. Ensuite, il s’en va, il va parcourir la France à la recherche de son fils.
Marjolaine ne sut pas quoi répondre.
Corinne installa Marjolaine dans un fauteuil.
— Un petit rafraîchissement, comme d’habitude ?
— Oui, merci Corinne.
Corinne lavait les cheveux de Marjolaine. Elle lui dit :
— Victor a trouvé un repreneur, le bar va rouvrir.
— Je sais, Corinne, le repreneur, c’est mon fils.
— C’est une bonne nouvelle, ça. Vous allez être proche de votre famille.
— Oui, je verrai mon fils et mon petit-fils tous les jours.
— J’espère que Victor retrouvera son enfant.
— Vous dites toujours son enfant. Il ne sait pas si c’est une fille ou un garçon ?
— Non, il ne l’a jamais su. Je vais vous raconter ce qu’il m’a dit. Il a rencontré une fille à un bal du quatorze juillet. Ils sont tombés amoureux tout de suite. Quelques semaines plus tard, la fille lui a annoncé qu’elle était enceinte.
— Et il l’a abandonnée.
— Non, il a paniqué. Son père n’était pas commode. Il a pris peur.
— Il aurait pu épouser la fille, s’il était amoureux, lui aussi, dit Marjolaine.
— Il aurait dû abandonner ses études, il n’a pas osé affronter la colère de son père. Quand il s’est décidé à lui en parler, la fille avait disparu. Il l’a cherchée pendant longtemps, puis on s’est rencontré, il a abandonné la recherche de la fille mais pas celle de son enfant.
Une larme coula sur la joue de Marjolaine.
— C’est une histoire triste.
— Surtout s’il ne retrouve pas la trace de son enfant maintenant qu’il est à la retraite. Ce sera l’échec de sa vie.
— Vous devez lui en vouloir.
— Non, je ne lui en veux pas, je le comprends. Victor est un homme gentil, il ne mérite pas ça.
Marjolaine releva la tête et dit à Corinne :
— Attendez, arrêtez le rafraîchissement.
— J’ai fait une bêtise ?
— Non, j’ai une autre idée. Teignez mes cheveux en roux.
Le jour de l’inauguration, tout le village était présent. Personne n’aurait raté un événement pareil.
— Enfin de la jeunesse dans le village, disait le boulanger.
— On va pouvoir reprendre nos petites habitudes, ajoutait le pharmacien.
— Oui, mais dommage que Victor nous quitte dans quelques jours, finissait le boucher. Tu vas nous manquer mon vieux.
Marjolaine arriva quelques minutes plus tard. Elle regardait de loin Matthieu qui hochait la tête. Comme son père. Elle regardait Brice qui fronçait les sourcils en clignant des yeux. Comme son père.
Brice dit à Victor :
— Maman arrive.
Marjolaine s’approcha. Brice la rejoignit et lui dit :
— Maman, je te présente Victor, l’ancien patron.
— Victor, je vous présente maman.
— Bonjour, Victor, je m’appelle Marjolaine.
Victor resta interdit un instant. Il la regarda dans les yeux, lui prit la main et dit :
— J’ai connu une Marjolaine. Elle était rousse. Je l’ai attendue toute ma vie.
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