Les raviolis, c'est permis.

Les raviolis, c’est permis

Pauline attendit que les derniers parents quittent la cour avant de s'approcher de la classe.

Depuis deux mois, elle observait Louis avec une attention de tous les instants. Elle guettait la moindre colère, le moindre silence inhabituel, la moindre baisse de résultats. Chaque soir, lorsqu'il rentrait de l'école, elle se demandait si la séparation finirait par le rattraper.

Pour l'instant, elle n'avait rien remarqué. Louis riait avec ses camarades, jouait au football pendant la récréation et réclamait les mêmes dessins animés qu'avant. Cette apparente insouciance aurait dû la rassurer, pourtant elle se demandait parfois si son fils ne cachait pas simplement son chagrin.

Près du portail, Lucas tirait sur la fermeture de son manteau avec application.

— Je peux le faire tout seul.

Pauline le regarda se débattre quelques secondes.

— Vas-y.

Le petit fronça les sourcils, tira de toutes ses forces puis leva les yeux vers elle.

— Ça marche pas.

Elle s'accroupit pour l'aider.

Depuis que leur père était parti, elle avait souvent l'impression de courir d'une tâche à l'autre. Ce rendez-vous avec l'institutrice était important. Depuis des semaines, une question la hantait : ses enfants allaient-ils vraiment bien ?

— Madame Martin ?

L'institutrice venait d'apparaître sur le seuil de la classe.

— Vous vouliez me voir ?

— Oui, je voulais vous parler de Louis.

L'institutrice lui désigna une chaise.

— Bien sûr. Il y a un problème ?

— Justement, je ne sais pas.

Pauline s'assit et posa son sac sur ses genoux.

— Je voulais savoir si vous aviez remarqué une baisse de concentration, des difficultés avec les autres, des changements d'humeur...

— Non. Louis n’a pas changé de comportement depuis le début de l’année. Il travaille bien. Il participe en classe. Il joue avec les autres enfants. Je n'ai rien noté de particulier.

— Tant mieux.

L'institutrice referma le cahier.

— Pourquoi y aurait-il eu un changement ?

— Son père et moi sommes séparés depuis deux mois.

— Eh bien, ne soyez plus inquiète à ce sujet. J’ai même l’impression qu’il est plus calme. Mais, ce n'est qu'une impression.

Pauline installa les enfants dans la voiture et rentra dans une maison où personne ne l’attendait. Elle n'arrivait pas à s'y habituer. Chaque soir, en glissant la clé dans la serrure, elle s'attendait encore à entendre une voix dans le salon ou le bruit d'une porte qui s'ouvrait. À la place, elle découvrait une maison silencieuse. Louis filait dans sa chambre, Lucas réclamait un goûter et elle se retrouvait seule à préparer le repas.

Cette sensation ne l'avait toujours pas quittée.

Elle s’était arrangée depuis longtemps avec son patron pour ne pas travailler le mercredi. Mais finalement cette journée était la pire de la semaine. Elle déposait Louis au judo dès le matin, faisait quelques courses avec Lucas puis revenait le chercher une heure plus tard. Le repas terminé, elle couchait le petit pour sa sieste avant de s'attaquer au ménage ou au repassage. Ensuite, il fallait les occuper tout l’après-midi. Elle allait au parc ou au bord de la rivière quand le temps le permettait. Il lui arrivait aussi de passer chez sa sœur.

Et c'était toujours une épreuve.

— Tu vas bien ?

— Je suis un peu fatiguée. Il faut que j’apprenne à mieux m’organiser. Je cours partout.

— C'était prévisible.

— Quoi ?

— Qu'être seule avec deux enfants ne serait pas plus simple.

— Je n'ai jamais dit que ce serait plus simple.

— Non. Mais tu aurais pu faire des efforts.

— C’était trop tard.

Pauline passait vite à autre chose.

— On amène quoi pour le repas chez maman samedi ?

Leur mère affichait un autre visage.

— Ça va Pauline ?

— Bien sûr. Pourquoi ça n’irait pas ?

— Tu as essayé de discuter avec Thomas ?

— Maman, on est séparés. Ce n’est plus la peine d’espérer qu’on se remette ensemble.

— Ce n’est pas sérieux. Vous pourriez penser aux enfants tout de même.

— Les enfants vont bien.

Il n’y avait rien à faire, la discussion revenait toujours. Pauline sentait un poids de culpabilité sur ses épaules. Elle n’avait plus de mari, elle ne voulait pas parler à sa famille. Elle n’avait même plus le temps d’avoir une amie. Elle préférait se tenir à l’écart de tout le monde, mais ça lui pesait.

Louis allait avoir six ans la semaine suivante.

— Maman, je peux inviter des copains pour mon anniversaire ?

— Oui bien sûr, mais pas toute ta classe.

— Deux copains et deux copines, ça va ?

— On fera avec, d’accord.

Il fallut prévenir les mamans des copains-copines, aller commander un gâteau. Elle prépara une jolie table qu’elle décora avec des friandises et de la jolie vaisselle.

Toute la petite bande arriva en début d’après-midi. Léa et Zoé avaient mis leur plus belle robe. Titouan et Arthur s’étaient coiffés et parfumés pour l’occasion.

La maman des garçons demanda à Pauline :

— Tu veux que je reste pour t’occuper d’eux ?

— C’est pas de refus. Mais si tu as autre chose à faire, n’hésite pas.

— Oh tu sais, moi je ne m’inquiète plus de la logistique. Je vis au jour le jour depuis ma séparation.

— Ah bon ? Moi aussi, je suis séparée. Et depuis six mois je n’arrive toujours pas à tout faire.

— Ah, c’est normal au début. On veut être la maman parfaite.

— C’est exactement ça.

— Il faut apprendre à lâcher du lest. Il ne faut pas se prendre la tête avec l’intendance. Les enfants ne te jugeront pas sur l’état de ta maison ou la façon de repasser ta chemise. Ce qu’ils veulent, c’est que tu soies là.

— S’il n’y avait que ça. Mes journées sont tellement chargées que ça devient même compliqué le soir de faire le repas.

— Ouvre une boite de raviolis ! Ça ne leur fait pas de mal une fois de temps en temps.

— Quand même, des raviolis…

Un soir, en rentrant du travail, elle dit aux garçons.

— Et si ce soir on mangeait des raviolis ?

— Cool, dirent-ils en chœur. Mais avec plein de gruyère !

— D’accord.

Elle trouva déroutante la facilité avec laquelle ils avaient accepté. Et surtout la façon dont ils avaient commenté le repas.

— C’était le meilleur repas de ma vie.

— Oui, moi aussi, ajouta le petit.

— Vous n’exagérez pas un peu, dit Pauline.

Alors une fois par semaine, les garçons choisissaient le repas. Leurs exigences étaient faciles à satisfaire.

— Ce soir, pizza

Et la semaine suivante.

— On peut faire des hamburgers ?

Jusqu’à ce qu’un soir, Louis lui dise :

— C’est chouette de pouvoir faire les repas qu’on veut. Avant on n’avait pas le droit. C’est mieux.

Quelque temps plus tard, la maman de Titouan et Arthur proposa à Pauline une soirée pyjama pour les enfants.

— Trop chouette, dirent Louis et Lucas.

— On part de la maison en pyjama direct ?

— Pourquoi pas ?

Pauline déposa les garçons le soir en pyjama.

— Et demain, tu ne viens pas avant qu’on t’ait appelée, dit Titouan.

— Ah ? Carrément.

— Oui demain, c’est grasse matinée pour tout le monde.

Les deux mamans éclatèrent de rire.

— Profites-en pour te reposer ou pour sortir.

— Je ne vais pas sortir seule.

— Alors repose-toi et la semaine prochaine, quand les enfants seront chez leurs pères respectifs on sortira toutes les deux.

La semaine suivante, les deux mamans se rendirent dans un petit restaurant. Pauline commanda un verre de vin blanc.

— Ça fait une éternité que je n’ai pas bu.

— Si tu es pompette, on va bien rigoler, alors.

À la table voisine, deux hommes lançaient des regards appuyés aux deux femmes.

— Je crois que tu as la côte, Pauline.

— Toi aussi.

À la fin du repas, un des deux hommes se leva.

— On peut prendre le café ensemble ?

Pauline allait refuser quand elle sentit sa copine lui donner un coup de pied sous la table. Elle la regarda avec étonnement quand elle l’entendit dire.

— Avec plaisir.

Lorsqu’elles reprirent la voiture, Pauline lui dit :

— Mais comment tu fais ? Tu sors quand tu n’as pas tes enfants, tu es capable de les nourrir avec des raviolis, tu annonces à ces deux hommes que tu as deux enfants.

— J’ai arrêté de culpabiliser le jour où j’ai compris que je n’étais pas parfaite.

— Tu as sans doute raison.

Les enfants allaient chez leur père une fois tous les quinze jours. À chaque fois, c’était la même histoire.

— Thomas, tu penses à emmener Louis chez son copain demain matin. Et tu penseras à signer son cahier.

— Mais comment je vais faire ?

À la fin du week-end, ça se répétait encore.

— Où sont les baskets de Louis ?

— Je sais pas, j’ai pas vérifié.

— Alors, tu vas faire un aller-retour pour lui ramener. Il en a besoin pour l’école demain.

— Oh non.

— Eh bien, fais un mot à la maîtresse pour lui dire pourquoi ton fils est venu à l’école pieds nus.

À force, le ton changea.

— La prochaine fois, j’emmène les garçons en pique-nique, tu peux leur préparer quelque chose ?

— Je ne suis pas ta mère, débrouille-toi.

Tous les quinze jours, Pauline avait pris l’habitude de sortir avec l’autre maman. Parfois, elle sortait seule aussi. Un soir, dans un bar, elle rencontra Anthony.

— Bonsoir, je peux vous offrir un verre ?

— Allons-y pour un verre.

— Je me présente, Anthony.

— Pauline, dit-elle.

— Vous venez souvent ici ?

— Non, seulement quand mes enfants sont chez leur père.

— Vous avez combien d’enfants ?

— Deux garnements que j’ai un mal fou à maîtriser.

Anthony rit à sa remarque.

— J’en ai une. Elle a dix ans.

— L’âge où ils savent déjà tout.

— Exactement.

Ils discutèrent encore une heure. Pauline fut surprise de voir à quel point la conversation était facile. Elle n'avait pas besoin de chercher ses mots ni de réfléchir à ce qu'elle devait dire ensuite.

Lorsque le serveur vint annoncer la fermeture prochaine du bar, Anthony regarda sa montre.

— Je crois qu'on va finir par se faire mettre dehors.

— C'est un risque.

— Est-ce que je peux vous revoir ?

Pauline hésita. Six mois plus tôt, elle aurait sans doute refusé.

— Pourquoi pas.

Ils échangèrent leurs numéros avant de se quitter.

Le lendemain, Anthony lui envoya un message. Puis un autre le surlendemain. Ils se revirent régulièrement lorsque les enfants étaient chez leur père. Anthony lui envoyait parfois un message en fin de journée pour lui proposer un restaurant ou une promenade. Pauline acceptait souvent.

Pauline appréciait sa compagnie. Anthony ne cherchait pas à l'impressionner. Il ne lui faisait pas de promesses. Il ne semblait pas gêné lorsqu'elle parlait de Louis et Lucas.

Un soir, alors qu'ils dînaient ensemble, Anthony prit son téléphone sur la table.

— Excuse-moi, c'est ma fille.

Il lut le message puis sourit.

— Elle a encore oublié son sac de sport.

— Tu vas lui apporter ?

— Certainement pas. Elle trouvera une solution.

Pauline s’offusqua.

— C’est pas sympa. Pourquoi les pères s’investissent-ils si peu ?

— Tu as raison, je vais lui ramener.

Un samedi soir, Anthony passa chez elle.

Ils regardèrent quelques épisodes d'une série en buvant du café. Lorsqu'elle proposa quelque chose à manger, il répondit qu'il avait faim de tout. Pauline fouilla dans le réfrigérateur, sortit quelques ingrédients et prépara une salade composée pendant qu'Anthony choisissait l'épisode suivant. Ils dînèrent devant la télévision puis allèrent se coucher tard.

Le lendemain, Pauline se réveilla avant lui. Lorsqu'elle descendit dans la cuisine, Anthony dormait encore. Elle prépara du café puis s'installa dans le jardin avec une tasse.

Quelques minutes plus tard, elle l'entendit ouvrir la baie vitrée.

— Tu aurais pu me réveiller.

— Tu dormais bien.

Anthony s'assit en face d'elle.

— Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ?

— Je n'en sais rien.

— Il y a un marché à dix kilomètres d'ici. On pourrait aller y faire un tour.

Ils partirent en fin de matinée. Anthony acheta du fromage, quelques légumes et un pot de miel à un producteur local. De retour à la maison, ils préparèrent le déjeuner ensemble.

Pendant que Pauline coupait les tomates, il s'occupa du barbecue. Ils mangèrent dans le jardin avant de rester de longues heures à discuter.

Lorsqu'il repartit en fin d'après-midi, Anthony récupéra ses clés sur la table de la cuisine.

— Au fait, j'ai laissé ma brosse à dents dans ta salle de bains.

— Ah bon ?

— Oui. Ce sera plus pratique.

Il sourit, l'embrassa puis rejoignit sa voiture. Pauline referma la porte derrière lui.

Un soir, alors qu'ils rentraient d'un restaurant, Anthony lui dit :

— J'aimerais bien rencontrer tes enfants.

Pauline tourna la tête vers lui.

— Pourquoi ?

— Ça fait des semaines qu’on se voit. Notre histoire devient sérieuse, non ?

— Tu vois la suite comment ?

— J’ai déjà laissé ma brosse à dents et quelques affaires. Un jour je resterai toute la semaine. Non ?

— Non.

Anthony fronça les sourcils.

— Non ?

— Non.

— Je ne comprends pas.

Pauline esquissa un sourire.

— Je sais.

— Tu es en train de me dire quoi exactement ?

— Que j’ai déjà deux enfants.

— Mais je ne viens pas avec un enfant et je ne te propose pas d’en faire un.

— Je sais. C’est de toi que je parle.

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