Ne t'avise pas de me toucher…

Ne t’avise pas de me toucher…

Au cours de la cérémonie de mariage de son cousin, Marie avait observé tous les invités à la dérobée. Elle ne connaissait pas grand monde hormis sa famille proche. Elle avait revêtu une jolie robe bleue qui volait autour d’elle quand elle dansait et elle adorait danser.

La musique était forte, l’orchestre ne faisait pas dans la demi-mesure. La scène avait été installée sur une grande terrasse de la maison de son cousin. Des tables avaient été dressées tout autour, mais la plupart des invités étaient sur la piste de danse.

Marie allait quitter la piste de danse quand elle sentit deux mains se poser sur sa taille.

— Ne vous sauvez pas, charmante demoiselle. Accordez-moi cette danse, lui dit Paul avec son plus beau sourire.

Marie avait déjà remarqué cet homme dans l’église. Elle lui avait jeté quelques coups d’œil qu’il lui avait rendus. Il était grand, élégant et avait un sourire ravageur.

Elle lui sourit et sans qu’elle ait eu le temps de répondre, se retrouva contre lui pour danser un zouk collé-serré…

Elle se laissa enivrer par son parfum tout en ne quittant pas ses yeux du regard. Si elle avait dû choisir un homme sur catalogue, son choix se serait probablement arrêté sur celui-ci.

Dès le lendemain, Marie reçut un appel de Paul.

— On pourrait se voir ce soir ?

C’est ainsi que pas une journée ne passait sans qu’ils se voient. Quand ils n’étaient pas ensemble, ils s’envoyaient des messages.

Marie le présenta à ses parents et à ses amis qui l’adoptèrent.

Ils emménagèrent vite ensemble dans le petit appartement du centre-ville que Paul possédait. C’était petit, mais ils n’avaient pas besoin de plus pour commencer.

Ils travaillaient tous les deux, se retrouvaient le soir et le week-end. Ils sortaient beaucoup au restaurant et en boîte de nuit. Marie avait bien remarqué que Paul avait un penchant pour les boissons alcoolisées mais elle ne s’en était pas inquiétée plus que ça parce qu’il ne buvait jamais la semaine.

Après quelques semaines de vie commune, elle voulut tout de même aborder le sujet.

— Tu n’as pas l’impression de boire un peu trop ? lui demanda-t-elle un vendredi soir alors qu’ils prenaient justement un apéritif dans la cuisine.

— Mais non, pas du tout. Je ne bois que lorsque je ne travaille pas, se défendit-il.

— Je suis d’accord, mais quand tu te mets à boire, tu ne fais pas semblant.

— Ça ne me pose pas de problème, je tiens bien l’alcool.

— Et tu trouves que c’est une qualité ?

Elle n’insista pas. Mais elle se mit à suivre de plus près les quantités d’alcool qu’il ingérait.

Quelque temps plus tard, elle relança la discussion. Ils étaient au restaurant, Paul avait déjà bu plusieurs apéritifs et commandait une bouteille de vin.

— Tu devrais ralentir. Je crois que tu as assez bu, lui dit-elle.

— Mêle-toi de ce qui te regarde. Je suis loin d’être saoul.

— Ça, c’est ce que tu crois…

— Tu ne vas pas commencer à me donner des leçons. Dis-moi plutôt comment tu trouves le repas.

— C’est ça, change de conversation.

— Je ne change pas de conversation, je m’intéresse à toi.

La soirée continua sur une note plus légère. En sortant du restaurant, ils marchaient dans une rue déserte pour regagner leur voiture, Marie dit à Paul :

— Je vais conduire.

— Non, ça va, je vais le faire.

— Ce serait préférable que ce soit moi, insista-t-elle.

Il la plaqua contre un mur, leva son poing vers son visage en criant :

— Tu veux dire que je suis bourré ?

Elle le repoussa violemment.

— Ne t’avise pas de me toucher !

— Je sais ce que je fais.

— Oui, je sais, il y a plein de gens comme toi au cimetière.

Elle tremblait des pieds à la tête en montant dans la voiture, mais elle n’osa pas insister pour prendre le volant. Ils rentrèrent sans parler. Paul alla se coucher et s’endormit instantanément.

Le lendemain, Marie refusa de lui adresser la parole. Paul lui lança en sortant de l’appartement pour aller travailler : — Je suis malheureux quand on est fâchés.

— Tu l’as bien cherché… murmura-t-elle pour elle-même.

En fin de matinée, un livreur lui apporta un bouquet, il contenait une carte sur laquelle était écrit : “Je t’aime trop“.

La colère de Marie finit par redescendre. Le soir, quand Paul rentra, elle le remercia pour le bouquet et il ne fut plus question de la dispute.

Marie restait tout de même attentive au comportement de Paul. Il ne buvait toujours pas en semaine, mais les week-ends se ressemblaient. Un soir qu’ils étaient en boite de nuit, elle le vit discuter avec une jeune femme. Elle s’approcha.

— Marie, je te présente Sophie, lui dit-il.

Marie et Sophie se saluèrent. Quand ils rentrèrent en fin de soirée, Marie demanda à Paul :

— C’est qui cette Sophie ?

— C’est mon ex. On est restés en bons termes mais ne t’inquiète pas, je la croise rarement.

— Je ne suis pas inquiète.

L’appartement n’était pas loin, ils rentrèrent à pied en se tenant par la main.

Paul lui demanda :

— Tu ne parles jamais de tes ex.

— Parce qu’il n’y a rien à en dire.

— Tu les revois ?

— Ça arrive. Je ne suis pas le genre à me fâcher avec les gens.

— Et tu revois qui ?

— Personne en particulier.

— Tu me caches quoi ? insista-t-il.

— Mais rien. Ça se passe comme toi avec Sophie : bonjour, au revoir. C’est tout.

Il s’arrêta net et croisa les bras.

— Tu me mens.

Marie s’arrêta à son tour, interloquée.

— Mais qu’est-ce que tu peux délirer quand tu picoles !

Le visage de Paul changea en un clin d’œil. Il attrapa Marie par le cou et la secoua.

Marie tenta de se libérer mais Paul avait plus de force qu’elle. Alors elle lui lança un violent coup de genou dans les parties intimes.

— Sale garce, tu vas le payer ! lui cria-t-il pendant qu’elle s’enfuyait.

Elle courut se réfugier dans la boite de nuit et s’enferma dans les toilettes. Elle ouvrit le robinet pour se rafraîchir le visage. Quand elle releva la tête, Sophie était à côté d’elle.

— Tu as des sacrées marques sur le cou…

Sophie aida Marie à reprendre une apparence un peu plus correcte et lui dit :

— N’aie pas honte, je suis passée par là aussi avec lui.

— Ça ne me rassure pas pour autant.

— C’est toujours quand il boit qu’il risque de déraper. L’alcool enlève les freins, mais ça ne l’excuse pas.

— Vous êtes restés longtemps ensemble.

— Assez oui, dès que je voulais partir, ça se passait tellement mal que je restais. Ça aurait pu durer des années s’il n’avait pas rencontré une autre femme au mariage d’un de ses copains. Il m’a quittée du jour au lendemain sans explication. Je crois que ça m’a sauvé la vie.

— C’est moi qui t’ai sauvé la vie…

Quand Marie réintégra l’appartement une heure plus tard, Paul dormait profondément. Il ne l’entendit pas rentrer. Elle prit quelques affaires et disparut dans la nuit.

— Allô, Marie, je t’en prie, rappelle-moi. Il faut que je te parle, disait Paul au premier message qu’il lui laissa.

— Allez, Marie, dis-moi où tu es, je viens te chercher, ajoutait-il au second.

Marie reçut ce genre de messages toute la journée. Elle ne répondit à aucun. En fin d’après-midi, elle vit la voiture de Paul se garer devant chez sa sœur. Elle s’y était réfugiée sans rien lui raconter.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? C’est toi qui lui as dit que j’étais ici ?

— Il m’a appelée et m’a raconté que vous vous étiez disputé. Il te cherche depuis hier, ça m’a fait de la peine, alors je lui ai dit que tu étais là.

Marie alla à la rencontre de Paul et avant qu’elle ait pu dire un mot, il la prit dans ses bras.

— Je ne veux pas te perdre, lui dit-il.

— Je ne peux pas rester avec un homme violent.

— Viens, rentrons à la maison, on va en discuter.

— Non, je ne rentre plus avec toi.

Il se mit à pleurer.

— Ne fais pas ça devant ma famille. Arrête immédiatement.

Il s’essuya les yeux et lui dit doucement :

— D’accord, mais rentre avec moi.

Elle hésita puis dit :

— Tu ne me laisses pas trop le choix.

Une fois rentrée, elle le regarda droit dans les yeux et lui dit :

— Tu lèves une seule fois la main sur moi, je te tue.

— Tu ne m’aimes plus…

— Mais ça n’a rien à voir, s’emporta-t-elle, bien sûr que je t’aime. Sinon je serai partie depuis longtemps. C’est toi qui ne m’aime pas.

— Ah si ! Moi, je t’aime !

— Comment peux-tu lever la main sur une personne que tu aimes ? Il va falloir m’expliquer…

Quelques semaines plus tard, Marie entrait faire ses courses au supermarché quand elle croisa Sophie qui en sortait.

— Tu vas mieux ? Tu en es où ? demanda Sophie.

— Ça va bien. Paul s’est calmé, je crois.

— Tu crois vraiment ?

— Je l’espère. Ça fait des semaines qu’il fait attention à ce qu’il boit. Il est très attentionné en ce moment.

— Méfie-toi. Il ne gère pas son comportement violent. Il n’y a pas que l’alcool qui le fait disjoncter.

— Tu veux dire quoi par là ?

— Viens boire un café avec moi, je vais te raconter.

Les filles s’installèrent dans un petit coin discret du café qui était dans la galerie marchande.

— Ne lui fais jamais confiance, commença Sophie. Un rien peut déclencher un éclat de violence.

— Non, tu exagères, il n’est pas comme ça.

— Ça ne fait que quelques mois que vous êtes ensemble, tu ne le connais pas encore parfaitement.

— Mais si, quand même. Et puis on parle mariage.

— Tu risques de faire une grosse bêtise… Moi, je n’ai vu son vrai visage qu’après un an qu’on se fréquentait. Et j’ai eu la chance de ne pas vivre avec lui. Sinon, je ne sais pas ce qui se serait passé quand il t’a rencontrée.

— Mais il te frappait souvent ?

— Pas tous les jours, mais j’avais intérêt à être de son avis sinon, ça partait facilement. J’ai porté des lunettes de soleil même en hiver. Je ne compte plus le nombre de gifles que j’ai reçues et il a fini par me casser le bras et deux côtes.

— Je ne veux pas être insultante, mais peut-être qu’il m’aime plus qu’il ne t’aimait…

— Tu ne seras pas facile à convaincre, j’en ai peur. Dis-toi bien une chose, je ne veux pas le récupérer, tu n’as pas à être jalouse de moi. Par contre, je vais te laisser mon numéro de téléphone et si tu as besoin…

— Attention de ne pas enregistrer mon numéro sous mon vrai nom, il fouille souvent les téléphones, ajouta Sophie.

— Non, pas le mien.

— Si tu le dis…

Marie enregistra le numéro de Sophie comme le numéro de son esthéticienne et rentra à l’appartement. Elle ne parla pas de sa rencontre avec Sophie, mais elle laissa son téléphone sans surveillance avec des pages ouvertes pour voir…

— Je deviens parano ou il fouille mon téléphone ? se dit Marie. Les pages ouvertes ne sont plus les mêmes. Je dois me tromper. Je vais faire plus attention.

Elle laissa un mémo ouvert sur lequel elle avait inscrit : "Rappeler Alain". Elle ne connaissait personne qui s’appelait Alain.

La réaction de Paul ne se fit pas attendre.

— Tu fais du boudin ? demanda Marie à Paul.

— Non, répondit-il sèchement.

— Eh bien, ça promet une bonne ambiance pour la soirée…

Paul se leva et se servit un verre.

— Et en plus tu bois en semaine, maintenant ?

— Ferme-la…

— Tu me fatigues, Paul, je ne suis pas ton chien, tu me parles autrement.

— Tu n’as qu’à dire ça à ton petit copain…

— Ça tombe bien, c’est toi mon petit copain.

— Ah, oui ? Et Alain c’est qui alors ?

— Bingo ! Je ne suis pas parano !

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu fouilles dans mon téléphone.

— Je n’aurais pas besoin de fouiller si tu ne me trompais pas.

— Je ne te trompe pas ! J’ai mis ce faux mémo pour voir si tu fouillais.

Paul se leva et la regarda méchamment.

— T’es qu’une…

— Attention à ce que tu vas dire… et à ce que tu vas faire…

— Mais tu crois que tu me fais peur, morveuse ?

Il leva la main sur elle quand elle attrapa un tabouret et le leva au-dessus de sa tête.

Il lui sauta dessus, le tabouret lui échappa des mains et elle le prit dans l’œil. Il la roua de coups. Elle se défendait comme elle pouvait. Elle ne faisait pas le poids. Alors elle se mit à hurler aussi fort qu’elle pouvait.

— Au-secours ! Il veut me tuer !

— Ferme-là, mais ferme-là donc, hurlait-il en continuant de la battre.

Marie lançait ses bras et ses jambes dans tous les sens avec l’énergie du désespoir. Parfois, elle atteignait sa cible, mais le plus souvent, c’est elle qui prenait les coups.

Il voulut lui mettre la main sur la bouche pour la faire taire. Elle en profita pour le mordre de toutes ses forces.

Il hurla et la lâcha. Il se releva, lui mit un coup de pied quand ça frappa à la porte.

— Ouvrez la porte ! Police !

Paul alla ouvrir la porte. Il dit immédiatement :

— Elle est folle, elle m’a sauté dessus, regardez ma main…

— Je ne crois pas, dit le voisin, j’ai entendu clairement une femme crier : “Au secours, il veut me tuer“.

Paul fut emmené au poste de police, Marie partit avec l’ambulance.

Le policier vint voir Marie à l’hôpital. Il lui conseilla de porter plainte. Elle le fit.

— Vous avez un endroit sûr où aller ?

— Je ne sais pas encore…

— Vous n’allez pas retourner chez lui, dites-moi ?

— J’y ai toutes mes affaires…

— On vous escortera pour les récupérer, mais trouvez-vous un lieu sûr. Sinon, je peux vous donner l’adresse d’un centre pour femmes battues.

Marie appela Sophie.

— Tu avais raison…

— Malheureusement, oui, j’avais raison. Je peux t’aider ?

— Je ne sais pas, la police m’a demandé si j’avais un endroit sûr où aller. Mais je ne me vois pas aller chez mes parents dans cet état-là.

— Tu ne lui as pas dit qu’on s’était revues ?

— Non, bien sûr.

— Alors, viens chez moi. Il ne se doutera jamais que tu es ici.

Pendant que Marie se refaisait une santé chez Sophie, Paul la cherchait partout. Il guettait devant la maison de ses parents et de sa sœur mais n’osait pas s’y rendre. Il l’attendit plusieurs fois à la sortie de son travail, mais elle n’apparaissait jamais.

Elle avait changé de numéro de téléphone et aucune personne de son entourage habituel ne savait où elle était.

Quelques jours plus tard, elle se rendit à l’appartement accompagnée de la police. Paul lui ouvrit la porte.

— Je viens récupérer mes affaires, dit-elle.

Il la regarda mettre ses vêtements dans sa valise sans dire un mot. Puis quand elle sortit, il lui demanda :

— Tu vis où ? Je peux t’appeler ?

Elle se retourna les yeux écarquillés :

— Tu en es encore à espérer que je revienne ?

— Mais on devait se marier…

— Oui, tu fais bien de me le rappeler, j’ai sans doute évité le pire.

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