L'héritage inattendu


L’héritage inattendu
Parfois, le dimanche, Albertine et Richard recevaient leurs enfants le midi. Avec le temps, les petits-enfants se faisaient encore plus rares que les parents.
— Ça fait plaisir de vous avoir tous à table. Ça faisait longtemps que ce n’était pas arrivé, dit Richard.
— Tu plaisantes ? On vient quand même de temps en temps.
— Oui, c’est vrai, mais il y a quelques années vous veniez toutes les semaines, puis tous les quinze jours. Aujourd’hui, quand vous venez une fois par mois, on est tout contents avec votre mère.
— C’est vrai, dit Albertine. Et vous nous manquez. N’oubliez pas que nous ne sommes pas éternels.
— Ça doit être parce que vous n’avez pas l’air d’être si âgés que ça, dit Laurent, l’aîné des trois.
— Dispense-toi de nous passer la pommade. On a soixante-quinze ans tous les deux et on peut casser notre pipe n’importe quand.
— Oui, c’est vrai, dit Karine, la benjamine. Il faut qu’on fasse plus attention à vous. Après il sera trop tard pour pleurer.
— Tu te fais bien voir pour avoir la plus grosse part de l’héritage, ajouta Daniel, le cadet.
— Mais tu es ignoble. Je ne pense pas du tout à l’héritage, lui répondit-elle.
Albertine et Richard les regardèrent avec un sourire complice.
— Quel héritage, demanda Richard.
— C’est vrai, ça, renchérit Albertine. Vous pensez hériter de quoi au juste ?
Laurent parut étonné.
— Ben... la maison... les locations... Il y a autre chose ?
— Tu t’attends à un trésor caché ? demanda sa sœur.
— Vous n’en savez rien, répondit Richard.
Albertine dit à son tour :
— Quand ma mère est morte, la seule chose qu’elle voulait que je garde, c’était sa collection de cloches. Elle m’avait interdit de la diviser.
— C’était plutôt un cadeau empoisonné. On t’a entendu dire toute ta vie que tu ne savais pas quoi en faire, qu’elle te prenait trop de place, dit Karine.
— Oui, c’est exact. Un héritage peut encombrer parfois. Et vous ? Vous savez ce que vous ferez de ce que vous aurez ?
Laurent répondit le premier :
— Il paraît logique que nous ayons chacun une maison. Moi je voudrais celle-ci. Je la revends et avec l’argent je fais le tour du monde. Ensuite, je m’installe dans le pays que j’aurais préféré.
Daniel annonça :
— Je garde une maison et ses locataires. Avec les revenus, j’aurai moins besoin de travailler.
Enfin, Karine dit :
— Moi, je m’en fiche. Vous avez travaillé toute votre vie. J’aurai ce que vous voudrez bien me laisser.
Richard se leva et les regarda chacun leur tour.
— Karine a raison. Nous avons travaillé toute notre vie pour avoir ce qu’on a aujourd’hui. Vous aurez ce qu’on voudra bien vous laisser.
Quand les enfants reprirent la voiture le soir pour rentrer chez eux, Laurent dit :
— Vous croyez qu’il y a autre chose dans leur héritage ?
— Je ne sais pas, dit Daniel. Peut-être que les grand-parents leur ont légué quelque chose dont ils ne nous ont pas parlé.
Karine répliqua immédiatement :
— Mais vous avez fini, tous les deux ? Vous êtes graves. Vous feriez mieux de venir les voir plus souvent. Ils ont eu raison de nous le faire remarquer.
— Tu essaies de nous faire croire que tu n’es pas intéressée ? demanda Laurent.
— Je n’ai pas dit ça, mais on ne va quand même pas leur demander de partager maintenant.
— Et pourquoi pas ? Ils n’ont pas besoin des loyers qu’ils reçoivent par exemple.
Richard et Albertine étaient installés devant la télévision. Ils n’avaient pas l’air, ni l’un ni l’autre de suivre le programme.
Finalement, c’est Albertine qui lança la discussion.
— Je suis déçue de la réaction des garçons.
— Tu veux parler de leur réaction à propos de l’héritage ?
— Oui. Je pensais qu’on les avait mieux élevés.
— Moi aussi, je suis déçu, dit Richard. Aucun des deux n’a réfléchi à la façon de le faire fructifier. Ils ont seulement pensé à la façon de le dépenser.
Ils éteignirent la télévision. Une fois au lit, Richard relança le sujet.
— On ne devrait rien leur laisser. Ça leur ferait les pieds.
— J’ai une meilleure idée. Ce n’est pas qu’il faille rien leur laisser… c’est qu’il faudrait leur en donner le mode d’emploi.
— Et on peut faire ça comment ?
— Aucune idée !
Quelques jours plus tard, Karine appela sa mère.
— Dis maman, j’ai bien réfléchi à ce que vous avez dit, toi et papa, la semaine dernière. On ne vient pas vous voir assez souvent.
— Et tu as l’intention d’y changer quelque chose ?
— Oui, sinon je t’en parlerais pas. Et si vous commenciez par venir passer quelques jours de vacances chez moi ?
— J’en parle à ton père, je te rappelle.
Albertine rejoint Richard dans le jardin. Malgré ses soixante-quinze ans, il était encore alerte. Il s’occupait de son potager tous les matins et récoltait suffisamment pour toute la famille. Albertine faisait des conserves, et bien sûr elle les distribuait à ses enfants.
— Karine vient de m’appeler, dit-elle. Elle reconnaît qu’elle ne vient pas nous voir assez souvent. Elle nous propose de venir passer quelques jours de vacances chez elle.
— Et tu ne vois pas le piège ?
— Si, j’ai bien compris que ça servirait surtout à s’occuper des petits-enfants pendant qu’elle travaille.
— Oui, et aussi à faire toutes les réparations que son incapable de mari ne fait jamais.
— Aussi…
Richard se redressa et s’essuya les mains sur son pantalon de jardinage.
— Moi aussi, j’ai eu une idée.
— Viens prendre un café avec moi. Tu me raconteras ça.
Ils s’installèrent sur la terrasse et Richard confia son idée à Albertine qui l’approuva immédiatement.
Elle rappela sa fille :
— Finalement, on ne pourra pas venir chez toi.
— Pourquoi ?
— Nous partons en voyage.
Avant leur départ, ils demandèrent à leurs enfants de venir déjeuner avec eux pour leur dire au revoir.
— Alors ? Vous allez où ? demanda Laurent.
Richard lança un regard à Albertine avant de répondre.
— Quand vous êtes venus la dernière fois, tu as parlé d’un tour du monde. Avec ta mère, nous avons trouvé l’idée excellente et avons décidé de le faire.
Pour une fois, les petits-enfants étaient venus. Le plus jeune dit :
— Dis Papy, tu veux bien m’emmener avec vous ?
— Ce n’est pas possible. Il faut que tu ailles à l’école.
— Tu parles… L’école, c’est pas marrant.
— L’école n’est pas là pour être marrante mais pour t’aider à faire le métier qui te passionne. Parce que, crois-moi, tu passeras plus d’années à exercer un métier qu’à aller à l’école.
— Ça m’étonnerait. Papa a dit qu’on allait hériter de beaucoup plus d’argent qu’on ne le croyait.
Albertine et Richard éclatèrent de rire en même temps. Daniel ne savait plus où se mettre. Karine avait l’air interloquée. Laurent se mit à courir après le ballon que les autres enfants se lançaient.
Quand tout le monde fut parti, Albertine dit à Richard :
— Tu te rends compte de ce qu’une simple phrase a engendré ?
— Oui, et c’est pas fini.
Quelques jours plus tard, ils étaient dans l’avion, destination le Japon.
C’était leur première escale. Ils y restèrent quelques semaines puis s’envolèrent vers la destination suivante. Et ainsi de suite pendant toute une année.
Les enfants recevaient des cartes postales très souvent.
— J’ai reçu une carte du Pérou, dit Laurent à sa sœur.
— Ils ont vraiment l’intention d’écumer toute la terre, dit Daniel.
— Ça va leur coûter un bras…
— Tu t’inquiètes pour ton héritage ? dit Karine.
— Ben non, mais quand même…
Treize mois plus tard, exactement, Albertine et Richard étaient de retour dans leur maison.
— Je suis contente d’être de retour, mais pas complètement, dit Albertine.
— Explique-toi.
— Je crois que notre mode de vie dans tous ces pays va me manquer. C’était encore mieux que des vacances.
— Je vois ce que tu veux dire, répondit Richard. On se sentait plus légers. C’est dur à expliquer.
Ils invitèrent la famille dès le dimanche suivant. Les enfants et les petits-enfants étaient là. Ça faisait une grande tablée.
— Vous êtes partis longtemps quand même, dit Laurent.
— Et on vous a manqué ? demanda Albertine.
— Bien sûr, dirent-ils tous ensemble.
— Alors on risque de vous manquer encore.
— Vous repartez déjà ? demanda Karine.
— On ne sait pas, mais ce n’est pas impossible, ajouta Richard.
Le silence se fit instantanément autour de la table. Finalement, c’est Daniel qui prit la parole :
— Vous nous faites une blague ?
— Et pourquoi ce serait une blague, on peut très bien avoir envie de repartir. On n’est pas encore grabataires, râla Richard.
— Mais c’est un sacré budget, non ? demanda Laurent.
— On a trois maisons, il nous suffirait d’en vendre une, annonça Albertine.
— Vous n’allez pas faire ça…
— Non seulement on peut le faire mais on va le faire ! L’agent immobilier vient demain.
— Et vous allez vendre quelle maison ? demanda Karine.
— Les deux maisons en location. Ce n’est pas évident de tout gérer à distance. On sera plus sereins.
— Alors, là, les bras m’en tombent. Mais à ce rythme-là, il va vous rester quoi dans dix ans ?
Richard fit un clin d’œil à Albertine et dit en riant :
— On gardera au minimum de quoi payer la maison de retraite, si c’est ça qui t’inquiète !
Quand la famille fut partie, Richard dit à Albertine :
— Pourquoi tu as dit qu’on allait vendre les maisons ? L’agent immobilier vient vraiment demain ?
— Non, mais moi je le sais… toi aussi… pas eux…
Pendant le mois qui suivit, Albertine et Richard sentirent un vent de panique planer sur leurs enfants. Ils appelaient chacun leur tour pour demander où et quand ils repartaient, si les maisons étaient vendues, mais aucun ne leur rendit visite. Puis, ils cessèrent d’appeler.
Albertine dit alors :
— Allez, on repart, mais on ne leur dit pas où.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ? s’inquiéta Richard.
— Oui. On va leur apprendre à s’inquiéter d’une vente de maison mais pas de leurs parents.
Ils firent leurs valises, montèrent dans la voiture et s’installèrent simplement dans un petit hôtel au fin fond du Finistère. L’air y était plus frais en été.
Au bout de deux mois, les enfants ne savaient toujours pas qu’ils étaient partis.
C’est Karine qui appela la première :
— Alors cette vente de maison, vous en êtes où ?
— On a quelques touches, on devrait vendre assez vite. Tu viens nous voir quand ? demanda Richard.
— Je ne sais pas. Je rentre juste de vacances, il faut que je m’occupe de la rentrée. Je viendrai certainement le mois prochain.
— D’accord, on te donnera notre nouvelle adresse à ce moment-là.
— Tu veux dire quoi, là ? Vous n’êtes plus chez vous ?
— Ça fait longtemps qu’on n’y est plus. On a fini par la mettre en vente aussi et on s’est installé en Bretagne.
— C’est quoi encore cette histoire ? Après le tour du monde, la Bretagne ? Mais vous y êtes depuis quand ?
— Passe-la moi, dit Albertine.
— Bonjour Ma chérie, tu ne peux pas venir jusqu’en Bretagne ?
— Mais c’est loin…
— Mais avant on était nettement plus proches et vous ne veniez pas quand même.
Quand elle raccrocha, Albertine dit à Richard :
— Les garçons vont appeler maintenant.
— Alors on va leur porter le coup de grâce…
Daniel appela le premier :
— Allô, papa, je viens d’avoir Karine au téléphone. C’est vrai ce qu’elle dit ? Vous avez déménagé en Bretagne ?
— Oui, mais ce n’est que la première étape. Dès qu’on a l’argent de la vente des maisons, on repart.
— Elles sont vendues ?
— Oui, on fait une bonne ristourne pour vendre plus vite. Ça nous suffira pour notre projet…
— Quel projet ?
— Avec l’argent, on va construire une école en Thaïlande.
— Mais vous êtes devenus fous ?
— Non, pourquoi ? C’est un beau projet, non ?
— J’ai Laurent en double appel, je te rappelle.
Richard raccrocha avec un sourire radieux. Il dit à Albertine :
— Prête pour le troisième acte ?
Le téléphone sonna moins de cinq minutes plus tard.
— Papa ? C’est quoi cette folie ? demanda Laurent.
— Je vais bien merci et toi ? ironisa-t-il.
— Moi je vais bien, mais toi et maman vous avez perdu les pédales…
— Non, ne t’inquiète pas, il nous restera de quoi vivre quand la dernière maison sera vendue.
— Tu dis quoi, là ? Vous avez mis toutes les maisons en vente ?
— Notre projet est ambitieux, il nous faudra bien ça.
Laurent appela son frère et sa sœur aussitôt après.
— C’est incroyable, ils sont devenus fous. Ils ne peuvent pas dépenser la fortune familiale comme ça.
— De quelle fortune familiale parles-tu ? lui demanda sa sœur.
— Je ne sais pas. Rappelle-toi ce qu’il a dit l’année dernière quand on a déjeuné avec eux.
— Il n’a rien dit de précis. Il a juste dit qu’on n’en savait rien en parlant de l’héritage.
— Il faut qu’on en ait le cœur net. Je les rappelle.
Le téléphone sonna dans le vide. Plusieurs fois, Laurent essaya de rappeler ses parents sans succès. Daniel et Karine essayèrent aussi. Pas de réponse.
Pendant deux jours, ils rappelèrent, laissèrent des messages. Sans succès.
Finalement, Karine leur dit :
— Rendez-vous à l’évidence, ils ne veulent plus nous parler.
— Ça me fait mal de le dire mais je crois que tu as raison, dit Daniel.
— Laissons-les nous rappeler quand ils le voudront.
— Non, dis Karine, on va aller chez eux. On trouvera bien un indice nous disant où ils sont. Si on trouve, on va les voir.
— D’accord.
Lorsqu’ils arrivèrent au domicile de leurs parents, ils ouvrirent la porte avec la clé que Karine possédait. La maison était dans le noir. Ils ouvrirent quelques volets et regardèrent autour d’eux. Sur la table de l’entrée, ils trouvèrent le dépliant d’un petit hôtel dans le Finistère ainsi que les papiers de l’agent immobilier qui s’occupait des locations. Ils appelèrent l’hôtel :
— Non, je ne peux pas vous passer la chambre de M. Ménard, il est parti en promenade avec son épouse.
— Ils sont bien là-bas, dit Laurent.
— Attends, dis Daniel, je voudrais vérifier quelque chose.
Il appela l’agent immobilier.
— Je ne comprends pas ce que vous me demandez. Oui, nous nous occupons toujours de la location des maisons de vos parents. Mais non, elles ne sont pas en vente.
Karine parut à la fois soulagée et penaude.
— Allez faire vos valises, on part tout de suite en Bretagne. Je crois qu’on vient de recevoir une belle leçon.
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