Un jeu dangereux

Un jeu dangereux. Trois femmes sur un site de rencontre
Un jeu dangereux. Trois femmes sur un site de rencontre

Un jeu dangereux

— Les filles, faut que je vous raconte ce qui m'est arrivé.

Karine venait d'entrer dans le salon. Elle abandonna son sac près de la porte et se servit un verre avant même de s'asseoir.

— Vas-y, fais-nous rire, répondit Aline.

Les trois amies avaient pris l'habitude de se retrouver chez elle lorsque son mari, pilote de ligne, partait en voyage. Quelques bouteilles, de quoi grignoter sur la table basse et plusieurs heures devant elles.

Karine s'installa dans un fauteuil.

— Pour sûr, vous allez adorer.

— Vas-y, raconte. Tu nous fais languir.

— Depuis une semaine, je discute avec un type charmant, attentionné, bien élevé... Bruno.

Daphné leva les yeux au plafond.

— Déjà, là, ça fait un peu trop bien pour être honnête.

— Justement. Tu ne crois pas si bien dire. Il me fait la cour toute la semaine. Toujours le bon mot, toujours le bon message. Hier, il me demande si j'accepterais un dîner au restaurant.

— Déjà ?

— Oui. Mais pourquoi pas ?

— Et alors ? demanda Aline. Tu acceptes et tu découvres qu'il ne ressemble pas à sa photo de profil ?

— Même pas. Mieux encore.

Daphné se redressa.

— Oh non... Elle va nous annoncer quoi, cette fois ?

Karine savourait visiblement son effet.

— Il m'indique le restaurant. Il me raconte comment il va être habillé. Il me demande comment je serai habillée.

— Jusque-là, tout va bien.

— C'est exactement ce que je me suis dit.

Elle prit une gorgée de vin.

— Et une fois qu'on a réglé tous les détails du rendez-vous, il ajoute : "Tu pourrais venir nue sous ta robe."

— Non...

— Sérieux ?

— Mot pour mot.

Aline éclata de rire.

— Au moins, il n'aura pas perdu de temps.

— Une semaine, protesta Karine. Une semaine entière avant de se transformer en abruti.

— Alors tu l'as jeté ? demanda Daphné.

— Non.

— Ah ?

— J'ai sauté la case restaurant.

Aline éclata de rire.

— Karine...

— Quoi ?

— Continue.

— On a passé la nuit ensemble. Après ça, je l'ai jeté.

Daphné secoua la tête.

— Tu ne changeras jamais.

— Pourquoi changer une méthode qui fonctionne ?

— Parce qu'un jour tu tomberas sur quelqu'un de bien.

— Ça m'est déjà arrivé.

— Et ?

— J'ai rompu.

Cette fois, même Daphné partit d'un fou rire.

Aline les regardait en souriant. Elle adorait ces soirées. Elle adorait surtout les écouter parler des hommes. Les rendez-vous ratés, les messages absurdes, les histoires qui commençaient le lundi et se terminaient le vendredi. Karine et Daphné semblaient vivre trois vies sentimentales pendant qu'elle en vivait une seule.

Elles étaient aussi différentes que complémentaires. Karine sautait sur tout ce qui bouge sans jamais se fixer, Daphné tombait amoureuse trois fois par mois et Aline était mariée depuis 20 ans.

— Quoi ? demanda Karine.

Aline réalisa que les deux autres la regardaient.

— Rien.

— Tu fais cette tête-là.

— Quelle tête ?

— La tête de quelqu'un qui nous juge.

— Je ne vous juge pas.

— Tu nous plains alors.

— Un peu.

— Parce que tu ne connais rien aux sites de rencontre. C'est tellement agréable de recevoir des compliments. Tu en reçois encore des compliments de Léo ?

— C'est vrai que c'est devenu rare avec le temps.

— Alors à ton tour, on va t'inscrire et tu vas voir ce que ça fait.

— Mais tu dis n'importe quoi, je ne vais pas m'inscrire sur un site de rencontre.

— Mais si, juste une soirée pour que tu te rendes compte.

— Me rendre compte de quoi ?

— Que si tu étais célibataire, tu ne resterais pas seule plus de trois jours.

— C'est ridicule.

— Pas du tout. Tu es jolie, tu sais tenir une conversation et tu sais faire cuire autre chose que des pâtes.

— Merci pour cette liste de qualités.

— Je suis sérieuse.

— Moi aussi. Je suis mariée.

— Et moi je ne te demande pas de quitter ton mari. Je te demande de regarder.

Daphné posa son verre.

— Franchement, je serais curieuse.

— Toi aussi ?

— Oui. J’aimerais bien savoir quel genre de mec tu attires.

— Je refuse de participer à cette conversation.

— Arrête de faire ta coincée. Ce soir, on rigole. Va chercher ton ordinateur.

— Vous êtes impossibles.

Aline les regarda tour à tour. Daphné souriait un peu plus qu’en début de soirée. Karine, elle, avait déjà pris sa décision.

— Cinq minutes.

— C'est tout ce qu'il nous faut.

Aline revint avec son ordinateur portable et le posa sur la table. Karine s'installa aussitôt à côté.

— Bon. On commence par le prénom. Un faux, bien sûr.

— Évidemment.

— Mais pour le reste, on ne triche pas.

— Pourquoi ?

— Parce que ce sera beaucoup plus révélateur.

— Révélateur de quoi ?

— De ce que les hommes voient quand ils te regardent.

— Je sens déjà que je vais regretter cette idée.

— Trop tard.

Karine ouvrit la page d'inscription.

— Alors, madame la femme parfaite, quel prénom allons-nous te donner ?

Une demi-heure plus tard, le profil était en ligne.

Karine avait choisi les photos. Daphné avait corrigé la présentation. Aline avait protesté tout le long sans réussir à reprendre le contrôle de son ordinateur.

Les premiers messages arrivèrent immédiatement.

— Celui-là habite chez sa mère, annonça Karine.

— À cinquante-trois ans ?

— Il précise que c'est un choix temporaire. Depuis huit ans.

Elle supprima le message.

— Attends, j'en ai un autre.

— Déjà ?

— Il veut savoir si tu crois aux flammes jumelles.

— Je ne sais même pas ce que c'est.

— Lui non plus, visiblement.

Le message disparut à son tour.

Pendant une heure, elles firent défiler les profils en riant. Un homme posait avec un singe dans ses bras. Un autre avait publié six photos de sa voiture et aucune de lui. Un troisième expliquait qu'il cherchait une femme "simple, sportive, cultivée, discrète, élégante et peu exigeante".

— Il cherche une licorne, conclut Daphné.

La soirée passa à toute vitesse.

Vers minuit, Daphné baillait. Karine terminait son dernier verre. Aline repoussa l'ordinateur avec soulagement.

— Alors ? demanda Karine.

— J’avoue, on a bien rigolé.

— Tu regrettes ?

— Non. J’apprécie encore plus mon mari. Lui au moins il est vrai.

Elles éclatèrent de rire. Aline les raccompagna jusqu'à la porte.

Le lendemain matin elle retrouva son ordinateur sur la table, il était resté allumé.

Elle se fit une tasse de thé et s’installa devant. Il est temps de supprimer son profil.

Elle fit défiler quelques profils en souriant. Karine et Daphné avaient raison sur un point : certains profils valaient le détour.

Elle s'apprêtait à supprimer son compte quand l’arrivée d’un nouveau message l’interpella.

Il ne commençait ni par un compliment ni par une invitation.

« Je ne cherche ni l’âme sœur, ni un coup d’un soir. »

Aline était intriguée. Elle poursuivit sa lecture.

« Je suis à la recherche d’une femme qui accepterait, le temps d’un repas, de jouer le rôle de ma petite amie devant mes enfants et le reste de ma famille. Avant de me prendre pour un fou, je précise que j'ai une explication parfaitement rationnelle à cette demande. Enfin... presque.

Elle avait passé la soirée à lire des propositions de week-end, des compliments maladroits et quelques messages franchement inquiétants. Ce message là lui donnait envie de connaître la suite.

Aline cliqua sur le profil.

L'homme s'appelait Bertrand. Cinquante ans. Divorcé. Deux enfants.

Elle s'attendait à découvrir un original en manque d'attention ou un quinquagénaire ridicule persuadé d'avoir eu une idée géniale. Au contraire, l’homme sur la photo était tout à fait charmant. Son sourire était rassurant, ses yeux paraissaient sincères.

Il était exactement le genre d’homme qu’elle aurait remarqué dans une salle d’attente ou un café.

Elle revint à la conversation.

« Je vous rassure tout de suite : je ne suis ni escroc, ni psychopathe, ni membre d'une secte. »

Aline sourit.

« Il y a trois mois, lors d'un repas de famille, j'ai commis une erreur. Une toute petite erreur qui, depuis, a pris des proportions considérables. »

Elle continua à lire.

« Pour éviter une discussion, j'ai laissé entendre que je fréquentais quelqu'un. Ma sœur m'a posé quelques questions. J'ai répondu. Ma mère en a posé d'autres. J'ai répondu aussi. Je n’en ai pas trop dit pour ne pas me mélanger. »

Aline commençait à comprendre.

« Aujourd'hui, mes enfants qui ne connaissent ni son prénom ni son métier voudraient la rencontrer. Je leur ai simplement dit que la femme était charmante, distinguée et qu’on s’entendait très bien. »

Cette fois, Aline éclata de rire.

« Le problème, c'est que cette femme n'existe pas. »

Elle posa sa tasse.

« À la fin du mois, toute ma famille sera réunie pour mon anniversaire. Ils pensent que c’est le bon moment pour des présentations.

Je suis conscient que cette demande est absurde.

Je comprendrai parfaitement que vous refusiez.

Mais avant de refuser, accepteriez-vous au moins de me répondre ? »

Elle sourit devant l’écran et tapa :

« Votre histoire est complètement absurde. »

Au lieu de supprimer son profil, elle attendit. La réponse arriva moins d’une minute plus tard.

« Je suis ravi que vous commenciez par la partie la plus facile à admettre. »

Il avait de la répartie, ce n’était pas pour lui déplaire.

Elle aurait dû fermer l’ordinateur et passer à autre chose.

Au lieu de ça, elle écrivit :

« Comment en êtes-vous arrivé là ? »

La réponse fut beaucoup plus longue.

« J'ai divorcé il y a trois ans. Au début, ma famille m'a laissé tranquille. Puis ils ont commencé à s'inquiéter. Ma mère surtout. À chaque repas, elle me demandait si je rencontrais quelqu'un. Un jour, pour avoir la paix, j'ai répondu oui. »

Aline sourit. Elle connaissait ce genre de mensonge. Le petit mensonge censé simplifier la vie.

« Et maintenant ? »

« Maintenant, je suis dans une situation inconfortable. »

« Vous auriez dû arrêter plus tôt. »

« J'ai essayé. »

« Et ? »

« Ce serait revenir au point de départ. »

« C'est-à-dire ? »

« Recommencer à répondre aux mêmes questions à chaque repas de famille. »

« Vous exagérez. »

« À peine. Ma mère veut savoir quand je vais refaire ma vie. Ma sœur me présente ses collègues. Mon frère me parle des femmes divorcées de son entourage. Même mes enfants s'y sont mis. »

Aline sourit.

« Ils veulent votre bonheur. »

« Je sais. Le problème, c'est qu'ils ne me demandent pas mon avis. »

« Quel est votre avis ? »

« Je vis très bien tout seul et je n’ai pas l’intention de rencontrer quelqu’un. »

« Vous pensez réussir à tenir votre famille éloignée de votre vie sentimentale avec ce stratagème. »

« Pendant un temps oui. Après je leur dirai qu’on s’est séparés. Mais en attendant, pour mes cinquante ans toute la famille espère rencontrer cette femme dont je parle depuis trois mois. »

« Celle qui n'existe pas. »

« Celle-là même. »

Aline but une gorgée de thé.

« Vous pensiez vraiment qu'une inconnue accepterait de jouer ce rôle ? »

« Honnêtement ? Non. Je me sens ridicule. »

« Vous êtes dans une impasse. »

« Oui. Plus j'écris, plus cette idée me paraît stupide. Je ne vais pas insister davantage. Merci de m'avoir répondu. »

Aline fixa l’écran. C'était probablement la première chose raisonnable qu'il avait dite depuis le début de leur conversation.

Sa main resta en suspens au-dessus du clavier. Puis elle écrivit :

« Attendez. »

« Oui ? »

Elle ne savait pas très bien pourquoi elle continuait cette conversation. Peut-être parce qu'elle était curieuse. Peut-être parce qu'il lui semblait sincère. Peut-être simplement parce qu'elle n'avait rien de mieux à faire ce dimanche matin.

« Cette femme que vous avez inventée, elle est comment ? »

Cette fois, la réponse tarda un peu.

« Vous cherchez à savoir si je suis fou ? »

Un sourire étira les lèvres d'Aline.

« J'ai déjà ma petite idée sur la question. »

« Dans ce cas, je vais répondre. J’ai refusé de donner son prénom, c’est plus simple. J’ai juste dit qu’elle avait quarante-cinq, qu’elle était brune aux yeux bleus. Elle aime lire et se promener au bord de la mer. Elle est divorcée et a deux enfants. »

Aline fronça les sourcils.

« À part la description physique, c’est un peu bateau. »

« Oui, j’ai moins de risque de faire une gaffe. »

« Et vous m’avez contactée parce que je suis brune aux yeux bleus? »

« Oui, entre autres. »

« Entre autres ? »

« Vous aimez lire, vous habitez près de l’océan, comme moi, vous avez l’air normale. »

Aline sourit.

« C'est un compliment ? »

« Sur un site de rencontre, c'est probablement le plus beau que je puisse faire. »

Elle secoua la tête.

« Et si j'étais folle ? »

« Dans ce cas, vous cachez très bien votre jeu. »

« Et si j'étais mariée depuis vingt ans ? »

« Alors je me serais ridiculement trompé de personne. »

Elle tapa :

« Je suis mariée. »

Cette fois, la réponse tarda davantage. Elle eut même le temps de finir son thé. Enfin, trois petits points apparurent, puis disparurent, puis réapparurent.

« Dans ce cas, je vous présente mes excuses. »

Aline sourit.

« Vous n'aviez aucun moyen de le savoir. »

« Non, mais cela met fin à mon projet de façon assez spectaculaire. »

« Votre projet était déjà mal engagé. »

« Vous n'avez pas tort. »

La conversation aurait dû s'arrêter là. Pourtant, ni lui ni elle ne semblaient pressés de quitter l'écran.

« Vous allez faire quoi maintenant ? »

« Annuler mon anniversaire et partir vivre à l’étranger. »

Aline éclata de rire.

« Vous avez le sens de la mesure. »

« C'est ce qu'on me reproche souvent. »

« Pourquoi tenez-vous tellement à ce que votre famille vous croie en couple ? »

« Je ne tiens pas à ce qu'ils me croient en couple. Je voudrais juste qu'ils cessent de penser que je suis malheureux. »

Aline cessa de sourire.

« Vous êtes malheureux ? »

« Non. C'est justement le problème. »

Cet homme ne cherchait ni une histoire d'amour ni une aventure. Depuis le début de leur échange, il cherchait seulement à sortir d'une situation ridicule. Cette idée la rassura. Elle ne se sentait pas en train de tromper son mari. Elle écrivit :

« J'aimerais entendre votre voix. »

L'appel dura quelques minutes. Bertrand avait une voix chaude et agréable. Il n'essaya pas de la séduire et à aucun moment il ne chercha à lui mentir ou à embellir son histoire. Plus il parlait, plus il semblait conscient du ridicule de sa situation. Il se moquait de lui-même, de sa petite amie imaginaire et de ce cinquantième anniversaire qui approchait à grands pas. À plusieurs reprises, il la fit rire.

Lorsqu'ils raccrochèrent, Aline rangea sa tasse dans le lave-vaisselle et éteignit enfin l'ordinateur. Elle avait du ménage et des courses à faire. Son mari rentrait le soir même.

Avant de quitter le salon, elle attrapa pourtant son téléphone.

« Bonne chance pour votre anniversaire. »

Léo arriva en fin d'après-midi. Il était toujours heureux de retrouver sa femme et sa maison. Mais il était épuisé.

À peine le repas terminé, il bâilla plusieurs fois.

— Je ne vais pas faire long feu.

— Va dormir.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Il l'embrassa sur le front avant de monter à l’étage. Aline débarrassa la table, puis s'installa dans le salon avec un livre.

Elle lut trois pages, puis elle abandonna sa lecture. Elle n’arrivait pas à se concentrer, elle pensait à Bertrand.

Elle attrapa son téléphone.

« J’aimerais vous rencontrer. »

La réponse arriva presque immédiatement.

« Vous êtes sûre ? »

Aline fixa l’écran, puis elle écrivit :

« Non, excusez-moi. Je dis n’importe quoi. »

Bertrand mit quelques minutes à répondre.

« Dans ce cas, je vais faire comme si je n'avais rien lu. Bonne soirée Aline. »

Elle posa son téléphone sur la table basse et tenta de reprendre sa lecture. Au bout de quelques minutes, elle abandonna. Elle venait quand même de proposer à un inconnu de le rencontrer. Même si elle s'était immédiatement rétractée, le simple fait d'avoir écrit cette phrase la mettait mal à l'aise.

Aline se leva et fit quelques pas dans le salon.

Cette histoire complètement absurde occupait toutes ses pensées : un homme de cinquante ans obligé d'inventer une compagne pour échapper aux questions de sa famille. L'anniversaire approchait et elle se demandait comment il allait se sortir de cette comédie.

Elle s'arrêta devant la fenêtre. Au fond, ce qui la troublait, c'était l'idée du jeu. Elle imaginait son arrivée dans une famille où personne ne la connaissait. Elle se demandait si elle serait capable de se faire passer pour quelqu'un d'autre le temps d'un repas. Il lui faudrait inventer des souvenirs, répondre à des questions et tenir un rôle sans jamais sortir de son personnage.

Elle secoua la tête. À vingt ans, elle aurait trouvé ça excitant. À quarante-cinq, elle ne devrait même plus y penser.

Pourtant, elle continuait à imaginer la scène.

Pendant plusieurs jours, elle repoussa cette pensée. Le jeudi suivant, alors qu'ils terminaient le dîner, Léo consulta son téléphone.

— Mon vol est à cinq heures demain matin. Je vais me coucher tôt.

— D'accord. Tu pars combien de temps cette fois ?

— Trois jours. Los Angeles.

— Tu rentres quand ?

— Mardi soir.

Aline hocha la tête.

— Tu vas pouvoir faire une soirée entre copines samedi.

— Avec Karine et Daphné, il y a toujours quelque chose de prévu.

Le lendemain matin, lorsqu'elle se réveilla, il était parti. Dans la matinée, elle reçut un message de Karine.

« Apéro chez moi samedi ? »

« Oui Léo est reparti, je suis disponible. »

« Trop bien, je préviens Daphné. »

Samedi soir, les trois amies se retrouvèrent.

Au cours de la soirée, Karine dit à Aline :

— Au fait, j'ai vu que ton profil avait disparu.

— Quel profil ?

— Celui du site de rencontre.

— Tu croyais quand même pas que j'allais y rester ?

— Pourquoi pas ? Tu avais du succès.

— Arrête.

— Je suis sérieuse.

— C'était juste pour rire.

Karine haussa les épaules.

— C'était le principe depuis le début.

— Exactement.

Quelques minutes plus tard, la conversation dériva vers un autre sujet, mais le mot trottait dans la tête d’Aline. Un jeu. Rien de plus.

Elle rentra plus tôt ce soir-là. Lorsqu'elle monta dans sa voiture, elle prit son téléphone et tapa :

« Votre proposition tient toujours ? »

La réponse arriva quelques minutes plus tard.

« Il y a un café qui reste ouvert tard sur le port. Si vous êtes disponible maintenant, retrouvons-nous là-bas. Je vous dirai ce qu'il en est. »

Le café restait ouvert tard dans la nuit. Elle se gara à proximité. Son téléphone vibra.

« Je suis dans le café. Table du fond. »

Aline le rejoignit. Bertrand se leva pour la saluer. Ils échangèrent quelques mots, puis passèrent commande.

— Donc vous avez décidé de jouer le rôle de ma petite amie ?

— Ça tient toujours ?

— J'avais abandonné l’idée, mais si vous êtes partante, on peut en discuter.

— Vous n'avez trouvé personne ?

— J'ai surtout arrêté de chercher.

— Parce que c'était une mauvaise idée ?

— Parce qu'une femme mariée m'a expliqué que c'était une très mauvaise idée.

Aline ne put s'empêcher de rire.

— Votre mari n'est pas jaloux ?

— Il ne sait pas que je suis ici.

Bertrand se tut.

— C'était une mauvaise réponse ?

— Disons que ça me rappelle que vous prenez plus de risques que moi dans cette histoire.

— Je n’aurais sans doute jamais dû vous rencontrer.

— On peut s’arrêter tout de suite si vous voulez.

— Pourtant, je n'ai pas envie de partir.

— Il faut que vous soyez sûre, je ne voudrais pas vous créer de problème.

— C’est gentil à vous. Je vous propose quelque chose. J’accepte votre proposition avec la possibilité de m’en retirer à n’importe quel moment sans vous donner d’explication.

— C’est honnête. On fait comme ça.

— Il va falloir accorder nos violons. Je suppose qu’on va être passés sur le gril par votre famille…

Pendant une heure, ils mirent au point les grandes lignes et quelques détails pour être crédibles. Ils inventaient des situations qui les faisaient éclater de rire.

Puis la conversation dériva vers des sujets plus personnels.

— Pourquoi votre femme est partie ?

— Je n'en sais rien.

— Vous plaisantez ?

— Non.

— Après vingt-deux ans de mariage ?

— Elle est tombée amoureuse d'un autre homme. Les explications se sont arrêtées là.

— La vie à deux vous manque ?

— Ce qui me manque, c'est d'être amoureux.

Puis il ajouta :

— Vous pensez être suffisamment prête ?

— Je pense qu’il serait plus sérieux de se revoir une fois ou deux avant le spectacle.

Le jour de l’anniversaire, Aline arriva la première chez Bertrand.

« Anxieuse ? »

« Pas plus que ça. »

La mère, puis la sœur de Bertrand arrivèrent en suivant. Elles l’embrassèrent. D’emblée, elle était adoptée. Très vite, elle cessa de réfléchir à ce qu'elle devait dire. Les réponses venaient naturellement. Bertrand connaissait son rôle aussi bien qu'elle et rattrapait les rares hésitations d'un simple regard ou d'une plaisanterie. Au fil de la soirée, elle oublia presque qu'ils s'étaient rencontrés quelques jours plus tôt dans un café.

Au moment du dessert, la sœur de Bertrand les observa un instant avant de sourire.

— Je comprends mieux maintenant.

— Qu'est-ce que tu comprends ? demanda Bertrand.

— Pourquoi tu avais l'air aussi heureux au téléphone.

— Je n'avais pas l'air heureux au téléphone.

— Bien sûr que si. Et puis regardez-vous un peu tous les deux.

Aline sentit le rouge lui monter aux joues.

— Ne l'écoute pas, dit Bertrand. Elle invente des histoires depuis qu'elle sait parler.

— Peut-être. Mais je me trompe rarement.

Elle fit un clin d’œil à sa mère.

En fin d’après-midi, les invités commencèrent à partir.

« On se revoit bientôt ? »

« Oui bien sûr. »

Une fois la porte refermée, Bertrand demanda :

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Tu t'es amusée ?

— Beaucoup plus que je ne l'aurais cru.

— Moi aussi.

Elle enfila son manteau et récupéra ses clés.

— Je vais y aller aussi.

— C'est sans doute plus raisonnable.

Elle sourit.

— Certainement.

Arrivée à sa voiture, elle se retourna vers Bertrand.

— Bertrand ?

— Oui ?

— Si ta mère demande quand elle me reverra, tu lui réponds quoi ?

Il prit quelques secondes avant de répondre.

— Que tu m’as quitté.

— Elle va être déçue d’avoir perdu la femme parfaite pour son fils.

— Elle ne l’a peut-être pas perdue…

— Comment ça ?

— Peut-être qu’elle reviendra.

Aline sourit sans répondre.

Elle démarra et quitta l’allée. Son téléphone vibra alors qu'elle attendait à un feu rouge.

« Tu as été une actrice exceptionnelle. »

Elle lui répondit :

« Et si on arrêtait de jouer ? »

« Quand tu veux. »

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