Je croyais tout connaître de lui


Je croyais tout connaître de lui
L’enterrement de Giovani avait eu lieu le matin. Depuis trois jours, Elisabeth voyait défiler les mêmes visages fatigués dans la maison et entendait les mêmes phrases revenir.
— C’était un homme bien.
— Toujours calme.
— On ne l’entendait jamais.
— Il va manquer à beaucoup de monde.
Une voisine lui serra les mains dans l’entrée.
— Vous avez été courageuse pendant toute sa maladie.
Elisabeth répondit merci avec un sourire fatigué avant de retourner dans la cuisine remplir une nouvelle cafetière. Depuis huit mois, elle vivait au rythme des examens, des traitements et des rendez-vous à l’hôpital pendant que Giovani maigrissait semaine après semaine. Les médecins lui parlaient de protocoles avec des voix prudentes. À la fin, Giovani ne mangeait presque plus et passait des heures entières dans son fauteuil près de la fenêtre avec une couverture sur les jambes. Même maintenant qu’il était mort, une partie d’elle continuait encore à penser qu’il devait prendre quelque chose à heure fixe.
Les derniers invités partirent vers dix-huit heures. Elisabeth referma la porte derrière eux. Le silence lui parut immense. Pendant quarante-cinq ans, Giovani avait rempli les journées avec des habitudes tellement ordinaires qu’elle n’y faisait même plus attention. Chaque matin, il lisait son journal dans la cuisine avant de partir travailler. Le soir, il rentrait presque toujours à la même heure, retirait soigneusement ses chaussures dans l’entrée puis regardait les informations avant de s’endormir devant la télévision.
Elisabeth traversa le salon avec plusieurs tasses empilées dans les bras. Une assiette de biscuits était restée sur la table basse et quelqu’un avait abandonné une serviette froissée près du canapé. Elle posa les tasses dans l’évier puis regarda machinalement l’horloge de la cuisine. Elle essuyait la table lorsqu’on sonna à la porte. Elisabeth alla ouvrir. Un homme d’une soixantaine d’années attendait sous la pluie avec une serviette en cuir sombre coincée sous le bras.
— Madame Moretti ?
— Oui ?
— Maître Delmas. Le notaire de votre mari.
Elisabeth fronça légèrement les sourcils.
— Nous avons rendez-vous la semaine prochaine.
— Je sais. Il ne s’agit pas de cela.
Le notaire ouvrit sa serviette puis en sortit une enveloppe épaisse.
— Votre mari m’a demandé de vous remettre ceci après les obsèques. Pas avant.
Elisabeth regarda l’enveloppe sans la prendre. Son prénom était inscrit dessus de l’écriture régulière de Giovani.
— Il ne m’a jamais parlé d’une lettre.
— Il m’a demandé de respecter ses consignes très précisément.
Le notaire semblait mal à l’aise. Elisabeth finit par prendre l’enveloppe.
— Merci.
— Toutes mes condoléances, Madame Moretti.
Elle referma la porte puis retourna dans le salon avec l’enveloppe entre les mains.
Dehors, la pluie glissait doucement contre les vitres. Elisabeth s’assit dans le fauteuil près de la fenêtre. Quelque chose dans cette situation lui paraissait profondément étrange. Giovani n’était pas un homme mystérieux. Leur vie avait toujours été simple. Pendant des années, il avait travaillé dans la même entreprise, gardé les mêmes habitudes et fréquenté les mêmes amis. Alors cette lettre surgissant après sa mort donnait soudain l’impression qu’une partie entière de leur existence lui avait échappé.
Elle ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur se trouvaient plusieurs feuilles pliées ainsi qu’une petite clé attachée à un porte-clés métallique. Un mot était gravé dessus : Firenze.
Elisabeth sentit son cœur accélérer légèrement. Giovani parlait très peu de son enfance. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, il lui avait expliqué avoir grandi dans plusieurs foyers après avoir été abandonné très jeune par des parents qu’il ne connaissait presque pas. Au début de leur mariage, elle lui avait parfois posé des questions.
— Tu n’as vraiment aucun souvenir d’eux ?
— Très peu.
— Tu ne t’es jamais demandé où ils étaient ?
— Si. Puis un jour j’ai arrêté.
Avec les années, le sujet était devenu rare. Elisabeth déplia finalement la première feuille.
“Elisabeth,
Si tu lis cette lettre, c’est que je suis mort. Je sais, ce n’est pas très original comme début. J’aurais préféré te dire tout ça autrement. J’ai essayé plusieurs fois pendant ma maladie mais chaque fois je me suis dégonflé.”
Elisabeth releva les yeux du papier. Elle entendait presque sa voix dans les phrases. Elle reprit sa lecture.
“Je t’ai menti sur mes parents. Pas sur l’abandon, ils m’ont réellement laissé partir quand j’étais enfant. Mais ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ne m’aimaient pas.”
Les mains d’Elisabeth tremblaient.
“La vérité est simple mais pas honorable.”
Elle posa la lettre contre ses genoux puis regarda le fauteuil de Giovani. Pendant les derniers mois, il passait des heures entières assis là. Elle croyait alors que la maladie occupait toutes ses pensées. Maintenant, elle se demandait ce qu’il avait réellement gardé pour lui pendant toutes ces années.
Elle reprit la lecture.
“Mes parents étaient des cambrioleurs. Des vrais. Ils ont fait plusieurs séjours en prison avant ma naissance puis encore après. Quand j’étais petit, ils ont compris que je porterais leur histoire toute ma vie si je restais avec eux. Une assistante sociale les a aidés à organiser mon départ. Officiellement, ils m’ont abandonné. En réalité, ils pensaient me sauver.”
Elisabeth relut plusieurs fois la phrase. Le mot cambrioleurs paraissait irréel associé à son mari. À cet homme qui rangeait soigneusement ses papiers dans des dossiers étiquetés et remettait toujours chaque objet à sa place.
La pluie continuait de tomber derrière les fenêtres pendant qu’elle poursuivait sa lecture.
“Ils s’aimaient énormément malgré tout. Chaque fois qu’ils sortaient de prison, ils recommençaient leur vie ensemble comme si rien d’autre n’existait. Je crois qu’ils étaient incapables de vivre séparés.”
Des souvenirs anciens remontaient lentement dans la mémoire d’Elisabeth. Giovani quittait systématiquement la pièce lorsqu’un film policier passait à la télévision. Un simple contrôle routier suffisait à le rendre nerveux. Certaines questions sur son enfance provoquaient chez lui un silence immédiat.
Pendant quarante-cinq ans, tous ces détails étaient restés dispersés dans sa mémoire. Et brusquement, ils semblaient former quelque chose de cohérent.
“Quand je t’ai rencontrée, je t’ai aimée immédiatement. Tu étais simple, honnête, lumineuse. J’ai eu peur que tu me regardes autrement si tu connaissais la vérité. Alors j’ai laissé croire que mes parents étaient juste des gens qui m’avaient abandonné sans jamais revenir.”
Une larme tomba sur le papier. Le plus douloureux n’était pas seulement le mensonge. Quelque chose de plus profond apparaissait entre les lignes : Giovani avait vécu toute sa vie avec la peur d’être ramené à cette histoire-là.
“Je voulais que tu m’aimes pour l’homme que j’étais. Pas pour celui qu’ils auraient pu fabriquer.”
Elisabeth resta longtemps immobile après cette phrase.
Elle reprit la dernière page.
“Ils sont partis vivre en Italie après leur dernière sortie de prison. Ils ont essayé d’y construire autre chose. Une vie normale probablement. Je les ai revus très peu après mes vingt ans mais ils m’écrivaient parfois.”
Elisabeth sentit son cœur se serrer. Giovani avait donc vécu avec cette histoire pendant tout leur mariage. Pendant les vacances, les repas de famille, la naissance des enfants et toutes ces années ordinaires qu’elle croyait entièrement connaître.
Au bas de la dernière page, une phrase était soulignée.
“La clé ouvre une maison en Italie. Ils y ont vécu ensemble jusqu’à leur mort.”
Elisabeth dormit très peu cette nuit-là. La lettre était restée ouverte sur la table du salon tandis qu’elle tournait dans la maison à réfléchir à ce qu’elle venait d’apprendre. Vers deux heures du matin, elle avait fini par préparer un café avant de s’asseoir dans la cuisine avec les dernières pages devant elle.
Plus elle relisait les phrases de Giovani, plus certains souvenirs revenaient avec une netteté troublante. Un soir d’hiver, des années plus tôt, un policier les avait arrêtés pour un simple feu arrière défectueux. Giovani était resté silencieux pendant tout le contrôle puis avait fumé deux cigarettes d’affilée en rentrant à la maison. À l’époque, Elisabeth s’était moquée gentiment de lui.
— On dirait que tu transportais un cadavre dans le coffre.
Il n’avait pas ri. Maintenant, elle repensait aussi à sa manière d’éviter certaines conversations. Lorsqu’un reportage parlait de prison ou de braquage à la télévision, Giovani quittait souvent la pièce sous prétexte d’aller chercher quelque chose dans la cuisine.
Pendant quarante-cinq ans, elle avait pris tous ces détails séparément. La lettre venait brusquement de leur donner un sens.
Le lendemain matin, Elisabeth appela le notaire.
— Maître Delmas ? C’est Elisabeth Moretti.
— Madame Moretti. J’imagine que vous avez lu la lettre.
— Oui.
Sa voix lui paraissait étrangère.
— J’aimerais vous voir.
Ils se retrouvèrent dans son étude en début d’après-midi. Le bureau sentait le vieux papier et le bois ciré. Une pluie fine tombait encore derrière les grandes fenêtres.
Le notaire posa ses lunettes sur son bureau.
— Votre mari est venu me voir il y a environ trois mois. Il savait déjà que les traitements ne fonctionnaient plus.
Elisabeth regarda les dossiers empilés derrière lui.
— Vous étiez au courant pour toute cette histoire ?
— Seulement depuis quelques mois. Giovani voulait préparer certaines choses légalement avant sa mort.
Le mot légalement la fit sourire.
— C’est ironique.
Le notaire baissa légèrement les yeux.
— Il avait beaucoup d’humour sur le sujet vers la fin.
Elisabeth sortit la clé de son sac.
— Cette maison en Italie existe vraiment ?
— Oui.
— Elle appartient à qui exactement ?
— À votre mari. Et donc à vous.
— Il y est déjà allé ?
— Plusieurs fois.
Cette phrase traversa Elisabeth brutalement.
— Pardon ?
Le notaire sembla comprendre ce qu’elle pensait.
— Pas récemment. La dernière fois remonte à plus de vingt ans d’après ce qu’il m’a dit.
Vingt ans. Elisabeth essaya de se souvenir. Les enfants étaient encore à la maison à cette époque. Giovani partait parfois quelques jours pour son travail. Elle n’avait jamais eu de raison de douter de lui.
Le notaire ouvrit alors un dossier posé à côté de lui.
— Vos beaux-parents sont morts à quelques mois d’intervalle il y a trois ans. C’est un avocat italien qui a fini par retrouver votre mari grâce à d’anciens documents administratifs.
Le notaire lui tendit les documents accompagnés de photocopies et de vieux papiers sur lesquels apparaissaient des noms qu’Elisabeth ne connaissait pas. Elisabeth découvrit alors pour la première fois les véritables noms des parents de Giovani. Antonio et Lucia Bellandi.
Sous les documents apparaissaient plusieurs photos floues en noir et blanc. Un homme brun très élégant souriait face à l’objectif avec une cigarette au coin des lèvres. À côté de lui, une femme aux cheveux noirs portait un manteau clair et regardait l’appareil avec une assurance provocante. Ils ressemblaient à des acteurs de cinéma.
Elisabeth sentit un trouble étrange lui traverser le ventre. Elle avait imaginé des criminels fatigués, violents, misérables. À la place, ces deux inconnus dégageaient quelque chose de vivant, presque séduisant.
— Ils avaient quel âge sur ces photos ?
— Une trentaine d’années probablement.
Le notaire hésita un instant avant d’ajouter :
— D’après votre mari, ils étaient très amoureux.
Cette phrase lui rappela la lettre. Chaque fois qu’ils sortaient de prison, ils recommençaient leur vie ensemble comme si rien d’autre n’existait.
Elisabeth regarda encore les photos. Puis elle demanda doucement :
— Giovani les aimait ?
— Je crois qu’il a passé sa vie entière à essayer de répondre lui-même à cette question.
En rentrant chez elle, Elisabeth posa les documents sur la table de la cuisine puis resta longtemps immobile devant les photographies. Elle essayait de retrouver Giovani dans leurs traits, dans une expression ou dans la manière dont ils se tenaient face à l’objectif. Pour la première fois depuis son mariage, elle avait l’impression d’apercevoir la famille de son mari.
En début de soirée, sa fille l’appela.
— Alors ? Comment ça va aujourd’hui ?
Elle ouvrit la bouche pour répondre “ça va” puis s’arrêta.”
— Je viens d’apprendre des choses sur ton père.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elisabeth regarda les photographies devant elle.
— Tu savais qu’il avait été abandonné enfant. Enfin… c’est ce qu’il racontait.
— Oui.
— Ce n’était pas exactement ça.
Sa fille resta silencieuse pendant qu’Elisabeth lui racontait lentement la lettre, les parents, les prisons, la maison en Italie.
— Papa savait tout ça depuis toujours ?
— Oui.
— Et il ne nous a jamais rien dit ?
Elisabeth regarda la pluie recommencer derrière les vitres.
— Je crois qu’il avait honte.
— Pourtant ce n’était pas lui le criminel.
Elisabeth pensa à toutes les fois où Giovani avait travaillé tard, aidé les enfants dans leurs devoirs ou passé ses week-ends à réparer quelque chose dans la maison. Toute sa vie semblait avoir été une tentative obstinée de devenir exactement l’inverse de ce passé.
— Il avait probablement peur qu’on ne voie plus que ça.
Sa fille souffla doucement dans le téléphone.
— Et maintenant tu vas faire quoi ?
Elisabeth regarda la clé posée près des photos. Firenze.
— Je crois que je vais aller voir cette maison.
Sa fille répondit :
— Tu veux que je vienne avec toi ?
Elisabeth regarda de nouveau les deux visages sur la photo noir et blanc. Antonio et Lucia Bellandi semblaient sourire à quelqu’un hors champ, quelque part dans une rue italienne.
— Non. Je crois que j’ai besoin d’y aller seule.
Trois semaines plus tard, Elisabeth descendit du train avec une petite valise noire en se demandant encore ce qu’elle faisait là. La chaleur italienne lui tomba dessus dès qu’elle quitta la gare de Florence. Des scooters traversaient les rues dans un bruit continu pendant que des touristes s’arrêtaient au milieu des trottoirs pour prendre des photos des bâtiments.
Elle sortit le papier plié que le notaire lui avait donné avant son départ. La maison ne se trouvait pas dans Florence même mais dans un village situé plus au sud. Un taxi l’y conduisit par des routes étroites bordées de cyprès et d’oliviers. Le chauffeur parlait rapidement en italien tout en désignant parfois le paysage du doigt. Elisabeth souriait poliment sans comprendre.
Pendant le trajet, elle pensa plusieurs fois à Giovani. Combien de fois était-il venu ici sans rien lui dire ? Avait-il pris cette même route ? Était-il arrivé dans ce village avec la peur au ventre ou avec l’impression de rentrer quelque part ?
Le village apparut au détour d’une colline. Quelques maisons anciennes entouraient une petite place où plusieurs hommes jouaient aux cartes devant un café. Le taxi s’arrêta devant un portail en fer légèrement rouillé.
— Bellandi, annonça le chauffeur.
Elisabeth sentit son ventre se nouer. Elle paya le chauffeur puis attendit que la voiture disparaisse au bout de la rue avant de pousser le portail.
La maison se trouvait un peu en retrait derrière plusieurs grands cyprès. Les volets verts étaient fermés mais le jardin semblait entretenu. Des rosiers grimpaient encore le long du mur malgré la chaleur de l’été.
Elisabeth avança jusqu’à la porte d’entrée avec la clé serrée dans sa main.
Pendant un instant, elle hésita réellement à repartir. Puis elle introduisit la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit.
Une odeur de bois ancien et de maison fermée lui monta au visage lorsqu’elle entra dans le salon. La lumière passait à travers les volets entrouverts et dessinait de longues bandes dorées sur le carrelage. Les meubles étaient anciens mais parfaitement entretenus. Une bibliothèque occupait tout un mur et plusieurs journaux italiens étaient encore empilés sur une table basse.
Elisabeth referma la porte derrière elle. Elle avait l’impression d’entrer dans la vie de parfaits inconnus. Pourtant, certaines choses lui rappelaient Giovani. Les livres étaient rangés avec soin. Les papiers posés sur un bureau formaient des piles parfaitement droites. Même le contenu du petit meuble près de l’entrée semblait organisé avec une précision presque maniaque.
Elle traversa le salon puis s’arrêta devant plusieurs photographies posées sur un buffet.
Antonio et Lucia Bellandi apparaissaient à différents âges. Sur l’une des photos, ils étaient assis à la terrasse d’un café. Antonio portait une veste claire et souriait avec une cigarette au coin des lèvres. Lucia souriait dans sa jolie robe à fleurs. Ils avaient l’air heureux. Cette idée troubla Elisabeth. Pendant toute sa vie, elle avait imaginé les parents de Giovani comme des silhouettes misérables disparues quelque part dans l’indifférence. À la place, elle découvrait deux êtres qui avaient traversé les années ensemble.
Puis son regard se posa sur un autre cadre. Cette fois, Giovani apparaissait sur la photo. Il devait avoir une trentaine d’années. Il se tenait entre Antonio et Lucia devant cette même maison avec un bras posé sur l’épaule de son père.
Elisabeth sentit son souffle se bloquer. Elle prit la photographie entre ses mains. Giovani souriait d’un sourire large et détendu. Il paraissait plus jeune évidemment, mais surtout différent.
Jamais il ne lui avait parlé de ce voyage. Jamais il ne lui avait montré cette photographie. Elle resta longtemps immobile devant cette image. Le plus douloureux n’était plus le mensonge. C’était de comprendre que son mari avait porté seul une partie entière de sa vie sans jamais réussir à lui ouvrir la porte.
Elisabeth finit par explorer le reste de la maison. La cuisine donnait sur un petit jardin envahi de lavande. Une casserole était encore suspendue au mur au-dessus de la cuisinière et plusieurs tasses étaient rangées à l’envers sur un torchon soigneusement plié. Dans une chambre, elle trouva des vêtements encore suspendus dans une armoire ainsi qu’un flacon de parfum presque vide posé sur une commode.
Tout semblait avoir été quitté brutalement. Dans le bureau, plusieurs boîtes étaient empilées près d’un secrétaire ancien. Elisabeth hésita avant d’en ouvrir une. Elle découvrit des lettres, des papiers, des photographies et plusieurs enveloppes portant le nom de Giovani.
Elle s’assit au bureau. Les enveloppes avaient déjà été ouvertes puis soigneusement repliées. Une enveloppe contenait plusieurs pages rédigées dans un français approximatif avec une écriture de femme.
“Mon fils,
Ton père fait semblant d’aller bien mais il parle de toi tous les jours.”
Elisabeth sentit une boule se former dans sa gorge. Elle continua à lire.
“Nous savons que tu as une famille maintenant. Nous savons aussi que tu préfères garder tes distances. Nous comprenons. Ton père dit souvent que nous avons eu la vie que nous méritions.”
Plus bas, une phrase avait été soulignée plusieurs fois.
“Nous avons essayé d’être de bons parents trop tard.”
Elisabeth ouvrit une autre enveloppe. Lucia y racontait le village, les voisins, les chats qui venaient dormir dans le jardin et les douleurs dans les jambes d’Antonio lorsqu’il faisait trop chaud.
Puis une phrase fit tiquer Elisabeth.
“Merci pour les photographies des enfants.”
Elle relut la ligne. Dans l’enveloppe suivante, elle trouva justement plusieurs photos anciennes de leurs filles à la plage. Au dos, Giovani avait écrit :
“Vos petites-filles.”
Elisabeth sentit sa gorge se serrer. Giovani parlait donc d’eux à ses parents. Pendant toutes ces années, il avait maintenu un lien invisible entre cette maison italienne et leur vie familiale sans jamais lui en parler.
Elle posa les photographies devant elle puis éclata enfin en sanglots. Depuis la mort de Giovani, elle avait pleuré discrètement, souvent seule, parfois la nuit lorsqu’elle se réveillait en tendant instinctivement la main vers sa place vide dans le lit. Mais dans ce bureau inconnu rempli de lettres et de souvenirs, quelque chose céda brutalement.
Elle pleura longtemps pour Giovani, pour l’enfant qu’il avait été et pour cet homme qui avait passé sa vie entière à essayer de devenir différent de son histoire.
Lorsque le soleil commença à tomber derrière les collines, Elisabeth finit par se lever pour ouvrir les volets du bureau. Des voix montaient doucement depuis la place du village pendant que les cyprès se découpaient dans la lumière du soir.
Sur le bureau, une dernière enveloppe attira alors son attention. Son prénom y était inscrit. L’écriture était celle de Giovani. Elisabeth sentit son cœur accélérer.
“Elisabeth,
Si tu lis ceci, c’est probablement que tu es venue jusqu’ici malgré tout. Je crois que j’ai toujours su que tu finirais par ouvrir cette porte.”
Elle s’assit de nouveau.
“Je suis revenu une dernière fois dans cette maison après l’annonce de mon cancer. Je crois que je voulais comprendre ce que je devais garder ou laisser derrière moi avant de mourir.”
Elisabeth sentit ses mains trembler légèrement.
“Mes parents n’étaient pas des gens bien au sens où on l’entend habituellement. Ils ont menti, volé et passé une partie de leur vie en prison. Pourtant, ils se sont aimés jusqu’au bout et ils m’ont aimé du mieux qu’ils pouvaient.”
La lumière du soir glissait lentement sur les feuilles posées devant elle.
“Pendant longtemps, j’ai eu honte d’eux. Ensuite, j’ai eu honte d’avoir honte.”
Elisabeth relut plusieurs fois cette phrase. Elle entendait parfaitement la voix calme de Giovani dans ces mots.
“Tu m’as offert une vie normale. Des enfants. Une maison. Des habitudes ordinaires. Tout ce que je pensais ne jamais mériter quand j’étais petit.”
Une larme tomba sur le papier. Puis elle arriva à la dernière phrase.
“Si tu es ici aujourd’hui, alors peut-être que tu comprends enfin pourquoi j’ai passé toute ma vie à essayer de devenir un homme irréprochable.”
Elisabeth resta longtemps assise dans le bureau après avoir terminé la dernière lettre de Giovani. La lumière baissait doucement dans la pièce et les collines derrière la fenêtre prenaient une couleur plus sombre à mesure que le soir avançait.
Elle replia soigneusement les feuilles avant de les remettre dans l’enveloppe. Autour d’elle, la maison semblait encore habitée. Une veste était restée suspendue derrière une porte, plusieurs livres demeuraient ouverts sur une étagère et un cendrier attendait toujours sur la table du salon. Antonio et Lucia Bellandi avaient vécu ici jusqu’au bout, ensemble, au milieu de cette existence discrète que Giovani n’avait jamais voulu lui montrer.
Elisabeth regarda une nouvelle fois la photographie posée sur le bureau. Giovani souriait entre ses parents avec une expression qu’elle lui connaissait bien. Pendant des années, elle avait cru que son mari avait traversé l’enfance seul, sans attaches, sans passé véritable. À présent, elle découvrait un homme qui avait continué à aimer ses parents malgré la honte, la colère et la distance.
Elle comprenait aussi autre chose. Giovani avait passé sa vie entière à essayer de devenir l’opposé de ses parents. Pourtant, en découvrant cette maison et les lettres qu’ils lui avaient écrites, Elisabeth réalisait qu’il leur ressemblait davantage qu’il ne l’aurait supporté. Pas à cause de leurs crimes, mais dans leur manière d’aimer et de protéger maladroitement les gens auxquels ils tenaient.
La nuit était tombée lorsqu’elle monta finalement se coucher dans la chambre du fond. Depuis la mort de Giovani, elle dormait mal. Elle se réveillait plusieurs fois par nuit avec l’impression de sentir encore sa présence à côté d’elle. Pourtant, cette nuit-là, elle dormit profondément pour la première fois depuis des semaines.
Le lendemain matin, elle ouvrit les volets de la cuisine pendant que le village se réveillait lentement derrière les cyprès. Des voix montaient déjà depuis la place et quelqu’un traversait la rue avec du pain sous le bras.
Elisabeth chercha du café dans les placards puis trouva une vieille cafetière italienne cabossée dans un tiroir. Le manche avait été réparé avec un morceau de fil métallique noir exactement comme Giovani réparait les objets chez eux au lieu de les remplacer.
Elle resta immobile quelques secondes avec la cafetière entre les mains. Pendant des années, elle s’était moquée gentiment de cette habitude.
— Tu pourrais quand même acheter quelque chose de neuf.
Et il répondait toujours la même chose avec son calme habituel :
— Celle-là fonctionne encore.
Elisabeth sentit alors quelque chose se desserrer doucement en elle. Depuis la lettre, elle regardait surtout Giovani comme un homme plein de secrets qu’elle essayait de reconstituer morceau par morceau. Mais dans cette cuisine, avec cette vieille cafetière entre les mains, il redevenait simplement son mari. Un homme compliqué, silencieux parfois, mais profondément bon.
Elle prépara le café puis sortit s’asseoir dans le jardin pendant que le soleil montait lentement au-dessus des collines.
Elisabeth but une gorgée de café avant de lever les yeux vers la maison. Antonio et Lucia Bellandi avaient probablement raté beaucoup de choses dans leur vie. Pourtant, malgré leurs erreurs, malgré les prisons et les années perdues, ils avaient réussi à sauver leur fils de l’existence qu’ils avaient eux-mêmes menée.
Et pendant qu’Elisabeth regardait la lumière envahir lentement le jardin, elle comprit que Giovani avait passé toute sa vie à essayer de mériter cette seconde chance.
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