Je t'aime moi, non plus

Je t'aime, moi non plus. Après quarante ans de vie commune, Nicole claque la porte. Entre colère, si
Je t'aime, moi non plus. Après quarante ans de vie commune, Nicole claque la porte. Entre colère, si

Je t’aime, moi non plus

— Y’a plus de bière, tu vas en chercher ?

— Tu plaisantes ? J’ai fait les courses hier, je ne vais pas y retourner.

— T’as rien de mieux à faire.

— Non mais je rêve. Tu me dis ça alors que tu es avachi dans le canapé depuis deux heures. Tu n’as qu’à te lever.

— Oh tu crains. Les courses c’est ton boulot.

— J’hallucine ! Les courses c’est mon boulot ? Non mais tu sais que toi aussi tu es à la retraite ? Fainéant !

— C’est toi la feignasse ! Tu veux pas aller me chercher de la bière.

— Lionel, tu me gonfles. Ferme-la.

Nicole allait sortir de la pièce, quand elle entendit :

— Connasse !

— Tu vas trop loin, retire ça.

— Ça me ferait mal.

— Ou tu t’excuses ou je m’en vais.

— C’est ça. Casse-toi ça me fera des vacances.

— Je ne vais pas te donner l’occasion de le répéter deux fois.

Elle claqua la porte de la chambre. Elle attrapa une valise dans le dressing et la remplit. Quelques minutes plus tard, elle retourna dans le salon.

— Tu t’excuses ?

— Non.

— T’es sûr ?

— Va me chercher de la bière et je m’excuse.

— Dans tes rêves !

Elle attrapa sa valise et sortit de la maison. Il aurait pu la suivre. Il ne le fit pas.

Véronique regardait par la fenêtre quand elle vit la voiture de sa sœur se garer dans l’allée.

— Ça me fait plaisir de te voir. Oh mais je vois à ta tête que quelque chose ne va pas.

— Je suis en colère. J’ai planté Lionel devant sa télé et j’ai fait ma valise.

— Ah ? Carrément ?

— Oui, cette fois, je n’ai pas l’intention de revenir.

— Viens t’asseoir et me raconter tout ça. Je vais nous préparer un thé.

Elles s’installèrent dans le salon et Nicole vida son sac :

— J’en peux plus de ce mec. Il m’a quand même traitée de connasse.

— Calme-toi. Tu passes la nuit ici et demain vous réglerez vos affaires.

— Rien du tout. Je ne reviendrai pas.

— Mais on ne se sépare pas pour une injure. D’autant que toi aussi, des fois, tu lui en mets plein la vue.

— C’est de sa faute, il exagère et il me pousse à bout.

— Bon laisse tomber. On verra demain. Pour ce soir, on devrait se faire une petite sortie entre frangines. Ça te fera du bien.

Elles passèrent la soirée dans un petit restaurant où elles avaient leurs habitudes. Michel, le patron, les connaissait depuis longtemps.

— Salut les frangines. C’est rare de vous voir le soir. D’habitude, vous êtes plus du midi.

— Oui mais aujourd’hui, c’est soirée fille, dit Véronique.

— Je vous sers quoi ?

Nicole éclata de rire :

— Une bière !

— Salut, Lionel ? Comment va ? Tu paies ta bière ?

Bernard était son plus vieil ami. Il lui téléphonait souvent en fin d’après-midi pour passer un moment ensemble.

— Ça risque pas, j’en ai plus.

— C’est pas grave, je m’arrête sur le chemin et j’en achète, ça évitera à Nicole de bouger.

— Trop tard, elle est partie.

— Acheter de la bière ?

— Non elle fait sa maligne. Elle a pris sa valise et est partie. À tous les coups, elle est chez sa sœur.

— On dirait deux gamins.

Bernard arriva avec un pack de bières.

— Alors, raconte-moi. Il s’est passé quoi cette fois ?

— Pas grand-chose. Nicole a refusé d’aller acheter de la bière.

— Et ça a dû mal tourner pour qu’elle parte.

— Oh tu sais comme elle est. On peut rien lui dire.

— T’es sûr qu’elle est chez sa sœur ?

— Où voudrais-tu qu’elle soit ?

— Vu l’heure, elle va te laisser te débrouiller avec ton repas.

— Pas besoin d’elle pour ça. On se fait un barbecue ?

Il était tard quand il partit se coucher. Nicole n’était pas rentrée.

Nicole se leva de bonne heure.

— Tu as bien dormi ? Lui demanda Véronique.

— J’ai mieux dormi qu’avec Lionel qui ronfle toute la nuit.

— Je vois que tu n’es toujours pas disposée à rentrer.

— Tu verras quand ton mari sera à la retraite. Je ne suis pas sûre que tu le supportes toute la journée.

— J’ai encore un peu de temps devant moi. Donc, tu vas faire quoi ?

— Rien pour l’instant. Je vais commencer par prendre du temps pour moi. Tiens je vais aller chez le coiffeur, ça fait deux mois que je repousse.

Elle attrapa son téléphone et vit sept appels en absence.

— Il a essayé de m’appeler.

— Peut-être qu’il veut s’excuser.

— Ce serait nouveau, ça.

— Tu le rappelles ?

— Certainement pas. J’ai coupé sa sonnerie, je ne veux pas l’entendre.

À midi, Lionel attrapa un plat surgelé dans le congélateur et le mit dans le four.

— Ça marche comment ce truc ?

Il tournait les boutons dans tous les sens mais ne parvenait pas à l’allumer. Il remit le plat dans le congélateur.

— Zut, et en plus elle répond pas au téléphone. Je vais appeler sa sœur.

— Salut belle sœur, elle est là Nicole ?

— Non, elle est sortie.

— Zut, j’avais besoin qu’elle m’explique comment marche le four.

— Je lui dirai de te rappeler, mais je ne suis pas sûre qu’elle le fasse.

— Oui mais le four, j’en ai besoin pour midi. Dis-lui de rentrer pour me montrer.

Nicole arriva deux heures plus tard.

— Lionel a appelé.

— C’est bien.

— Il voudrait que tu le rappelles ou que tu rentres, il ne sait pas faire marcher le four.

— C’est dommage, ça. Mais c’est plus mon boulot.

— Tiens, il rappelle.

— Ne me le passe sous aucun prétexte.

Véronique décrocha :

— Passe-la moi.

— Elle ne veut pas te parler.

— J’men fous, je vais m’acheter un hamburger.

Le soir même, Lionel se mit aux fourneaux.

— Ça doit pas être si compliqué de faire cuire des pâtes. En plus, c’est écrit sur le paquet. Avec des œufs, ça va le faire.

Il attrapa un bocal de sauce tomate. Dès les beaux jours, Nicole faisait des conserves avec les légumes de saison. Lionel n’était pas habitué à ouvrir ce genre de bocal. Il utilisa un couteau qui glissa dessus. La sauce tomate gicla jusque sur ses vêtements.

— Et maintenant, il faut que je me change. Y’en a marre.

Il alla se changer dans la chambre et voulut attraper une chemise propre.

— C’est ma dernière chemise propre. Va falloir que je fasse tourner une machine.

Il retourna à la cuisine et s’installa pour manger.

— Et en plus, c’est immangeable. J’ai dû rater une étape.

Le lendemain matin, il remplit la machine à laver. Premier obstacle : combien je mets de lessive ? Puis : je mets sur quel programme ? Et pour finir : je ne sais même pas comment ça s’allume.

Il rappela Nicole, sans succès. Alors il rappela Véronique :

— Elle veut toujours pas répondre. Mais moi j’ai plus de chemises propres. Comment elle marche la machine ?

— J’y crois pas, Lionel en panique devant une machine à laver !

— Je vais venir la chercher par la peau des fesses.

— Mais tu crois encore que c’est ta bonne ? Tu as remarqué qu’elle aussi elle est à la retraite ?

Nicole sortait sa carte bleue pour payer une robe qu’elle venait d’essayer dans une boutique, quand elle vit sur son téléphone d’autres appels manqués de Lionel.

— Faut que je lui mette les points sur les i ?

Le quatrième jour, il appela encore :

— Bon dis-lui de rentrer maintenant, ça commence à bien faire son cinéma.

— Je ne lui dirai rien du tout, elle n’est plus ici.

— Elle est où ?

— Je ne sais pas ce matin en me levant, j’ai trouvé un mot sur la table. Elle me disait juste merci mais aucune indication de là où elle allait. Je pensais qu’elle était rentrée.

Le soleil se couchait sur la mer et Nicole savourait ce moment en dégustant ses huîtres. Elle avait réservé une chambre sur le port d’une petite station balnéaire. Elle entendait la nuit par la fenêtre restée ouverte, le bruit des drisses qui cognaient sur les mâts.

Elle prenait tous ses repas au restaurant. Elle souriait quand le serveur venait débarrasser ses couverts. Dix jours qu’elle n’avait plus fait la vaisselle.

L’arrière saison était bien avancée, mais les températures restaient agréables. Il y avait moins de monde qu’en été, c’était la période calme où les retraités et les familles avec de jeunes enfants partaient en vacances.

Elle regardait les enfants courir sur le sable et sauter quand les vagues venaient lécher leurs pieds. Elle suivait du regard les amoureux qui marchaient les pieds dans l’eau en se tenant par la main.

Elle avait pris l’habitude de venir s’asseoir sur un banc face à la mer et profiter des derniers rayons de soleil avant de rentrer dîner.

Lionel poussait son chariot au milieu des rayons. Il achetait des plats simples qui iraient au micro-ondes. Puis il rentrait après avoir récupéré son linge au lavomatic.

Au moment des repas, il s’installait devant la télé avec son plateau. Ce soir-là, il y avait une émission de jeunes talents qui chantaient.

— Il chante bien celui-ci, non ?

Et il passait par la salle de bain avant d’aller se coucher.

— J’ai même pensé à refermer le dentifrice…

Ce soir-là, Nicole était assise dans la salle de restaurant. Il y avait beaucoup de bruit, de la musique un peu forte et du monde. Deux jeunes gens avaient réservé pour leur mariage. Elle s’était installée de côté pour ne pas déranger les noces. De sa table, elle voyait les amoureux s’embrasser entre chaque bouchée. Quand la pièce montée arriva, elle remarqua que c’était la même qu’à son propre mariage. Il y avait déjà quarante ans.

Les tables furent poussées pour donner accès à la piste de danse. Nicole allait monter dans sa chambre quand un monsieur qui devait être le grand-père de la mariée, vint lui prendre la main.

— Vous n’allez pas nous quitter comme ça. Accordez-moi une danse.

Elle se laissa entraîner pendant plusieurs danses. Le monsieur était charmant et la faisait rire.

— Et Papy, tu tortilles des fesses, lança sa petite fille.

Nicole revit les pistes de danse sur lesquelles elle avait évolué avec Lionel. Il dansait le tango comme la biguine ; en tortillant des fesses.

Le lendemain matin, Nicole se réveilla un peu plus tard. Le champagne qu’elle avait bu la veille l’avait fait sombrer dans un sommeil profond. Elle avait la sensation d’avoir rêvé, mais le rêve lui échappait déjà. Elle se prépara et se rendit dans la salle du restaurant pour prendre son petit déjeuner.

Le serveur l’accueillit avec un grand sourire.

— Vous avez apprécié de danser la nuit dernière ?

— Oui, ça ne m’était pas arrivé depuis quelque temps. Ça devait être à mon anniversaire de mariage, le vingt-huit octobre dernier.

— Ben, ça fait pile un an alors.

Nicole reposa sa tasse sur la table.

Lionel aussi s’était levé tard. La veille, les copains étaient venus assister au match de foot. La poubelle était pleine de canettes de bière et de cartons de pizza. Il se prépara un café assez fort. Le présentateur radio annonçait une nouvelle chanson :

— Aujourd’hui, pour la saint Simon, nous allons écouter Simon et Gardfunkel. Et bonne fête à tous les Simon.

La musique démarra. Lionel reposa sa tasse sur la table.

Lionel se prépara et attrapa son téléphone.

— Restaurant de la Dune, bonjour.

— Bonjour, c’est monsieur Mailland, je voudrais réserver une table pour ce soir. La table habituelle, dans le renfoncement. Mais pour une seule personne.

— Mais M. Mailland, votre femme a déjà appelé et a réservé cette table.

— Vous êtes sûr ?

— Attendez, je vérifie quelque chose. C’est bizarre. Effectivement, elle a réservé une table mais pour une seule personne également.

Nicole arriva au restaurant.

— Bonjour Madame, je suis ravi de vous revoir. Votre table est prête.

— Vous avez déjà installé le seau à champagne, c’est gentil.

Nicole s’installa face à la fenêtre. Elle regarda son reflet, se recoiffa avec les doigts et prit la carte. Une feuille en tomba. Elle lut :

— Ça fait quarante ans que je t’aime, reviens.

Elle leva la tête et vit Lionel qui s’approchait d’elle.

— Tu crois que tu vas m’acheter avec ça ?

— Nicole, j’aimerais vraiment que tu reviennes…

— Tu as intérêt à m’avoir acheté un beau cadeau, alors.

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