L'usure


L’usure
Marie avait laissé l'enveloppe ouverte sur la table de la cuisine. Depuis quelques mois, les courriers concernant la retraite se multipliaient. Pendant longtemps, cette période lui avait semblé lointaine. Désormais, elle apparaissait au bout du chemin, assez proche pour qu'il faille commencer à y penser sérieusement.
Nicolas entra dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et en sortit une bouteille d’eau.
— Tu sais ce que Bernard a acheté ?
Marie leva les yeux de ses papiers.
— Non.
— Un Océanis trente-cinq d’occasion. Il est magnifique.
Elle reconnut l'éclat dans son regard. Celui qu'il avait chaque fois qu'il parlait bateau.
— Tant mieux pour lui.
— Franchement, ça donne envie de changer le nôtre.
Marie connaissait les comptes presque par cœur : les mensualités de la maison, les charges, les assurances, les travaux qui restaient à faire. Depuis qu'ils avaient acheté cette maison, le moindre imprévu comptait.
— Avec quel argent ?
C’était une simple question, pourtant, elle vit le visage de Nicolas se fermer.
— Voilà.
— Voilà quoi ?
— Avec toi, c'est toujours pareil.
Marie posa ses lunettes sur la table.
— Je te demande simplement comment on le financerait.
— Tu trouves toujours une raison pour dire non.
— Parce que quelqu'un doit regarder la réalité.
Il éclata d'un rire sans joie.
— Évidemment. Heureusement que tu es là pour gérer nos vies.
Cette phrase, Marie l'avait entendue des dizaines de fois. Chaque fois qu'elle refusait une dépense, chaque fois qu'elle rappelait une échéance, chaque fois qu'elle refusait de céder à une envie qu'ils ne pouvaient pas assumer.
Le plus étrange était qu'il continuait à lui reprocher de tout décider alors qu'il lui laissait la responsabilité de tout le reste.
Lorsque Marie lui proposait de reprendre les comptes, Nicolas répondait toujours la même chose. Tantôt il annonçait qu'il allait ouvrir son propre compte bancaire et gérer son argent comme il l'entendait. Quelques semaines plus tard, le projet avait disparu. Tantôt il reconnaissait qu'il ne savait pas faire. Cette réponse la laissait toujours perplexe. Comment pouvait-il lui reprocher ses décisions tout en admettant qu'il était incapable de les prendre lui-même ?
Au fil des années, elle avait fini par connaître la mécanique par cœur. Nicolas lui remettait son salaire. Elle réglait les factures, surveillait les échéances, anticipait les dépenses, essayait de préserver un équilibre devenu de plus en plus fragile depuis l'achat de la maison. Puis venait le moment où il avait envie de quelque chose : un bateau plus grand, une nouvelle dépense, de l'argent pour ses cigarettes. À cet instant précis, tout ce travail disparaissait. Elle n'était plus la femme qui empêchait les comptes de sombrer. Elle devenait celle qui disait non.
Quelques mois plus tôt, elle avait tenté une dernière fois de lui faire comprendre la situation. Elle avait sorti les relevés bancaires, détaillé les mensualités, additionné les charges, les assurances et les dépenses courantes. Elle ne cherchait pas à lui faire peur. Elle voulait simplement qu'il voie ce qu'elle voyait tous les mois. Lorsqu'elle avait terminé, Nicolas était resté silencieux un moment avant de lâcher :
— C'est malin. Maintenant tu m'as filé la pression.
Cette phrase lui revenait souvent en mémoire. Elle résumait tout. Il n'avait posé aucune question. Il n'avait proposé aucune solution. Il lui avait seulement reproché le malaise qu'il ressentait après avoir découvert la réalité. Comme si le problème n'était pas les finances. Comme si le problème était qu'elle les ait évoquées.
Pourtant, c’est lui qui avait voulu une maison neuve. Elle, elle était très bien dans leur ancienne maison. Il lui avait forcé la main. La mauvaise conjoncture avait fait le reste.
Au début, Nicolas avait parlé d'un projet de vie avec une maison plus confortable, plus moderne, plus adaptée pour la retraite. Au départ, Marie avait tenté de résister. La maison qu'ils occupaient lui convenait parfaitement. Elle était grande, ils l’avaient aménagé à leur goût. Ils n'avaient besoin de rien de plus. Nicolas, lui, voulait une maison qui n’aurait plus de travaux. Finalement, elle avait accepté. Elle ne partageait pas son enthousiasme, mais elle l'aimait et elle avait envie de lui faire plaisir. Elle se souvenait encore de son bonheur lorsqu'ils avaient signé. Il avait parlé de cette maison pendant des mois. À l'époque, elle s'était dit qu'elle avait eu raison de céder.
Aujourd'hui, lorsqu'elle passait des heures à surveiller les comptes pour qu’ils ne soient pas dans le rouge, elle repensait parfois à cette période avec amertume. Nicolas se souvenait du rêve. Elle gérait les conséquences.
Elle ne lui en voulait même plus d'avoir insisté. Ce qui lui restait en travers de la gorge, c'était autre chose. Lorsqu'elle essayait d'évoquer les difficultés, Nicolas réagissait comme si elle les avait créées. Comme si les chiffres étaient son invention. Comme si les mensualités apparaissaient parce qu'elle les regardait. Plus d'une fois, elle s'était demandé ce qui se passerait si elle cessait simplement de s'occuper de tout.
La réponse, elle la connaissait déjà en partie. Plusieurs fois, elle avait décidé de lâcher prise. Elle n’essayait pas longtemps, quelques jours tout au plus, une semaine parfois. Elle avait cessé de faire les courses. Les placards se vidaient. Elle avait cessé de faire la lessive. Le linge sale s’accumulait dans le panier. Elle avait arrêté de cuisiner. Nicolas ouvrait une boite de sardines et souvent ne mangeait pas sur son chantier. Chaque expérience se terminait de la même façon. Les problèmes s'accumulaient jusqu'à ce qu'elle intervienne de nouveau.
Nicolas y voyait la preuve qu'elle aimait tout contrôler. Marie y voyait surtout la preuve que quelqu'un devait tenir la barre. Le plus décourageant n'était pas de faire les choses. C'était de les faire sans que personne ne remarque qu'elles avaient été faites. Lorsqu'un repas était réussi, c'était normal. Lorsqu'une facture était payée à temps, c'était normal. Lorsque le linge était propre, c’était normal. En revanche, qu'une seule chose manque et Nicolas le remarquait immédiatement.
Elle se souvenait encore d'un repas organisé quelques années plus tôt. Ils avaient invité la famille pour leurs vingt-cinq ans de mariage. Ces réunions étaient rares parce qu’elles se terminaient toutes de la même façon. Marie avait fait les courses, imaginé les menus, acheté les boissons, préparé les desserts à l'avance pour gagner du temps le jour J. Le matin de la réception, elle avait commencé à cuisiner dès son réveil. Lorsque les premiers invités étaient arrivés, elle courait encore entre la cuisine et la terrasse. Les salades attendaient dans le réfrigérateur, la viande cuisait, quelqu'un réclamait des glaçons, un autre cherchait des chaises. Nicolas recevait tandis qu'elle organisait.
Lorsqu'elle avait enfin pu s'asseoir quelques minutes parmi les autres, elle avait découvert son mari complètement ivre. Il riait plus fort que tout le monde, répétait les mêmes histoires et peinait à suivre les conversations. Elle avait regardé autour d'elle, sachant très bien que tout le monde avait remarqué son état.
Ce soir-là, après le départ des invités, elle avait rangé seule la cuisine pendant que Nicolas dormait déjà. Elle se souvenait encore des assiettes empilées dans l'évier, des bouteilles vides sur la terrasse et du silence qui avait envahi la maison.
Des années plus tard, au détour d'une conversation, il avait reconnu avoir mal agi.
— Oui, j'ai joué au con.
Marie n'avait même pas répondu. Ce n'était pas cette journée qui l'avait blessée. C'était le fait qu'elle ne soit qu'un épisode parmi tant d’autres.
Ce qui l'épuisait le plus n'était pas l'alcool. Nicolas travaillait sérieusement. La plupart du temps, il tenait parfaitement sa place. Mais dès qu'il s'agissait de fixer une limite, elle avait l'impression d'être seule.
Le week-end, lorsqu'il sortait les bouteilles pour l'apéritif, elle lui demandait de ne pas boire plus de deux verres, parce qu'elle connaissait la suite. Nicolas ne savait pas s'arrêter. Si elle ne disait rien, la soirée finissait souvent de la même façon. Il parlait plus fort, répétait les mêmes plaisanteries, puis une fatigue soudaine l'envoyait au lit. Lorsqu’ils recevaient, Marie le laissait boire ce qu’il voulait et immanquablement il abandonnait tout le monde pour aller se coucher dès qu’il était trop ivre.
Pendant longtemps, elle avait cru qu'en vieillissant les choses s'amélioreraient. Elle avait imaginé qu'un jour Nicolas prendrait lui-même certaines responsabilités. Qu'elle n'aurait plus besoin de surveiller les comptes, de rappeler les rendez-vous ou de compter les verres. Les années avaient passé. Rien n'avait changé.
Le plus injuste était sans doute que Nicolas ne considérait même pas son activité à domicile comme un véritable travail. Chaque fois qu'elle lui rappelait qu'elle travaillait elle aussi, il trouvait une nouvelle raison de minimiser ce qu'elle faisait.
Souvent, il se contentait de répondre qu'elle avait de la chance. Elle pouvait se lever quand elle voulait, organiser ses journées comme elle l'entendait, prendre une pause lorsqu'elle en avait envie. Marie avait fini par reconnaître derrière ces remarques une forme de jalousie que Nicolas n'aurait jamais admise. Il partait tôt le matin, rentrait fatigué le soir et regardait sa liberté apparente sans jamais voir les contraintes qui l'accompagnaient.
Il ne voyait pas les clients qui appelaient pendant le déjeuner. Il ne voyait pas les soirées passées à terminer un dossier urgent. Il ne voyait pas les journées où elle jonglait entre ses activités professionnelles, les rendez-vous, la paperasse et la gestion de la maison. Il voyait seulement qu'elle travaillait chez elle. Pour lui, cette simple présence suffisait à la rendre disponible.
Lorsqu'un plombier devait passer, c'était à elle de l'attendre. Lorsqu'un colis arrivait, c'était à elle de le réceptionner. Lorsqu'il fallait appeler la banque, l'assurance ou un fournisseur, c'était encore à elle de s'en charger. Elle gérait les courses, les repas, les lessives, le ménage. Nicolas trouvait cela parfaitement logique puisqu'elle était sur place.
Un soir, alors qu'elle venait de passer une journée entière à tondre et nettoyer le terrain, elle lui avait fait remarquer que de nombreux hommes rentraient du travail et préparaient eux-mêmes leur repas.
Nicolas avait haussé les épaules.
— Mes collègues, eux, ils ont tous une femme qui leur fait de bons petits plats.
Marie s'était tue. Elle savait déjà que la discussion n'irait nulle part. Nicolas parlait de ce que faisaient les femmes. Elle parlait de ce que faisaient les hommes. Ils n'étaient même plus dans la même conversation.
Marie regarda une nouvelle fois les documents étalés devant elle. Sa propre retraite avait commencé un an plus tôt, mais sur le papier seulement. Dans la réalité, elle continuait à travailler tous les jours. Cette décision lui avait permis d'améliorer ses revenus, mais elle n'avait jamais eu l'impression d’être retraitée.
Nicolas, lui, abordait le sujet d'une manière totalement différente. Chaque fois qu'il parlait de son départ, il évoquait tout ce qu'il ne ferait plus. Jamais il ne parlait de ce qu'il ferait. Seulement de ce qu'il arrêterait. À l'entendre, la retraite ressemblait à des vacances sans fin.
Marie ne partageait pas cet enthousiasme. Depuis quelque temps, elle se surprenait à redouter ce moment. Non pour des raisons financières, même si elles existaient. Une autre inquiétude s'installait peu à peu.
Nicolas passait déjà une grande partie de son temps libre à attendre que les choses se fassent autour de lui. Que deviendrait leur quotidien lorsqu'il serait présent du matin au soir ?
Le week-end précédent lui revint en mémoire. Elle avait passé une bonne partie de l'après-midi dans son bureau à travailler. Dehors, le soleil brillait et les premières chaleurs du printemps donnaient envie de profiter de la terrasse. Elle n’entendait pas de bruit ; elle ne savait pas ce que faisait Nicolas.
Lorsqu'elle avait enfin enregistré son travail et éteint son ordinateur, elle était sortie prendre l'air quelques minutes.
Nicolas était installé sous la tonnelle, face à la piscine. Une bouteille et un verre étaient posés sur la table. À côté de lui, son téléphone était allumé. Il souriait en faisant défiler les messages.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je discute avec les collègues.
Il lui avait tendu l’écran. Plusieurs photos s'affichaient les unes après les autres. Nicolas devant la piscine. Nicolas avec son verre à la main. Nicolas devant la plancha.
Les commentaires défilaient :
“Tu vis bien.“
“Magnifique chez toi.“
“On arrive quand ?“
Nicolas avait éclaté de rire.
— Ils sont vraiment sympas.
Marie s'était assise en face de lui.
Pas une seule fois il ne lui avait proposé de venir prendre un verre avec lui. Pas une seule fois il ne s'était demandé si elle avait terminé de travailler.
— Tu aurais pu me dire que tu prenais l'apéritif.
Nicolas avait relevé la tête.
— Je n'ai pas voulu te déranger.
Marie avait retenu un sourire. Cette réponse revenait souvent. Il ne voulait pas la déranger lorsqu'elle travaillait, mais il ne se demandait jamais si elle aimerait terminer plus tôt pour partager un moment avec lui. Il ne voulait pas la déranger, mais cela ne l'empêchait pas de lui demander d'attendre un artisan, de téléphoner à une assurance ou de régler un problème administratif au milieu de sa journée. Il ne voulait pas la déranger, mais il trouvait parfaitement normal qu'elle prépare le repas lorsqu'elle quittait son bureau. Cette attention n'en était pas vraiment une. C'était surtout une manière élégante de justifier ce qui l’arrangeait.
Il revint à ses collègues.
— Il va falloir les inviter un de ces jours.
— Ah bon ?
— Ils ont vu la plancha. Ils ont envie de venir.
Marie avait regardé le jardin, puis la maison. Elle savait déjà ce que signifiait cette phrase. Il faudrait qu’elle fasse les courses, le repas, les préparatifs, le rangement. Une journée entière de travail supplémentaire. Et surtout, elle savait qu’en plein milieu de la réception, il partirait pour dormir parce qu’il aurait trop bu. Elle ferait quoi de ses copains ? Nicolas, lui, parlait simplement d'un déjeuner entre copains.
Alors, elle lui dit ce qu’elle pensait. Et bien entendu, la réponse attendue arriva :
— Je vais même pas pouvoir inviter mes copains à cause de toi.
Ce qui la frappait toujours, c'était la facilité avec laquelle Nicolas transformait les situations. Quelques minutes plus tôt, il voulait organiser un repas. Désormais, il était devenu la victime d'un refus. Entre les deux, tout ce qu'elle avait dit avait disparu.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— Si, c'est exactement ce que tu as dit.
— Non. Je t'ai dit que je n'avais pas envie de passer ma journée à faire les courses, cuisiner pour dix personnes, servir à table et ranger toute seule pendant que tu bois avec tes copains ou que tu dors.
Nicolas leva les yeux au ciel.
— Voilà. Tu exagères toujours tout.
— Je n'exagère rien. C'est exactement ce qui se passe à chaque fois.
— N'importe quoi.
Marie sentit la colère monter.
— Pour nos vingt-cinq ans de mariage, tu es allé te coucher avant tout le monde.
— Ça remonte à combien de temps, ça ?
— Ce n'est pas la question.
— Si, justement. Tu ressors toujours les mêmes histoires.
— Parce qu'elles se répètent.
— Oui, cette fois-là, j’ai joué au con.
— Mais c’est toujours pareil.
Avec les années, elle avait compris qu'ils ne parlaient pas de la même chose. Elle parlait des conséquences. Nicolas parlait de ses envies. Cette différence avait toujours existé entre eux. Pendant longtemps, Marie l'avait trouvée attachante. Nicolas s'enthousiasmait facilement. Il avait toujours des projets, des idées, des envies. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, elle aimait cette énergie qui semblait le pousser en permanence vers l'avant.
Avec les années, pourtant, quelque chose avait changé. Ou peut-être était-ce elle qui avait changé. Les projets continuaient à s'accumuler mais elle se retrouvait de plus en plus souvent seule à gérer ce qui venait après.
Elle repensa à l'époque où Nicolas avait recommencé à fumer. Ils venaient d'acheter la maison. Les mensualités pesaient déjà lourd sur leur budget et chaque dépense supplémentaire compliquait un peu plus les choses. Lorsqu'elle lui avait proposé de reprendre des séances pour arrêter, il avait refusé immédiatement. Il n'avait même pas demandé le prix.
Il lui avait expliqué qu'il lui faudrait environ deux cents euros de plus par mois.
Deux cents euros.
Marie se souvenait encore de la sensation de découragement qui l'avait envahie à cet instant. Elle passait son temps à chercher où économiser quelques dizaines d'euros tandis que Nicolas raisonnait comme si l'argent apparaissait naturellement sur le compte bancaire. Lorsqu'elle lui avait rappelé leur situation, il avait fini par prononcer la phrase qu'il utilisait chaque fois qu'il estimait qu'on lui refusait quelque chose.
— Je travaille quand même.
Marie avait fini par lui tendre la carte bancaire. Puisqu'il trouvait qu'elle décidait de tout, il n'avait qu'à reprendre la main. Il pouvait consulter les comptes, effectuer les virements, surveiller les prélèvements et arbitrer les dépenses. Elle était prête à lui laisser la place.
Nicolas avait pris la carte et était allé acheter ses cigarettes alors qu’il avait bu. Il avait emmené la chienne sans prévenir, laissé le portail ouvert alors que l’autre chien risquait de sortir sur la route. Lorsqu'il était rentré, il avait simplement posée la carte bleue sur le comptoir de la cuisine. Depuis, elle n'avait pas bougé.
Marie la voyait chaque jour en préparant le repas. Une petite carte en plastique abandonnée au milieu du plan de travail. Elle savait qu'elle représentait beaucoup plus qu'un moyen de paiement. C'était la preuve qu'entre vouloir décider et vouloir assumer les décisions, il existait une différence que Nicolas refusait de voir.
Le lendemain, il avait tenté de faire comme si rien ne s’était passé. Marie l’avait ignoré. D'habitude, cela se passait toujours de la même façon. Nicolas faisait comme si rien ne s’était passé. Puis les jours passaient. La colère s'estompait. Ils reprenaient leurs habitudes et la vie continuait jusqu'à la dispute suivante.
Cette fois, Marie n'y parvenait pas. Lorsqu'elle croisait la carte bancaire abandonnée sur le comptoir, elle revoyait Nicolas partir acheter ses cigarettes sans même se demander ce qu'il restait sur le compte. Elle revoyait le portail ouvert. Elle revoyait la bouteille qu'il avait reprise en rentrant avant de continuer à boire jusqu'à aller se coucher.
Plus elle y pensait, plus elle avait l'impression que cette journée résumait à elle seule une grande partie de leur vie commune. Nicolas avait fait ce qu'il avait envie de faire. Les conséquences appartenaient aux autres.
Pendant des années, elle avait accepté ce fonctionnement parce qu'elle l’aimait et espérait un peu qu’il finisse par changer. Aujourd'hui, elle ne savait même plus si elle l'avait réellement cru ou si elle avait simplement espéré.
Trois jours avaient passé. Nicolas ne lui avait posé aucune question. Il partait travailler le matin, rentrait le soir et s'installait devant la télévision comme à son habitude. Lorsque l'heure du repas approchait, il semblait attendre que les choses suivent leur cours normal.
Marie observait tout cela avec un regard différent. Pendant longtemps, elle avait cru que leurs disputes finissaient par se résoudre parce qu'ils passaient à autre chose. Aujourd'hui, elle se demandait si elles n'avaient jamais été résolues.
Ce qui la troublait le plus n'était pas l'indifférence de Nicolas. C'était la sienne. Pour la première fois, elle n'avait rien à lui dire.
Quelques jours plus tard, des artisans devaient intervenir sur la façade de la maison. Plusieurs éléments du mobilier de jardin encombraient la zone où ils allaient travailler et Nicolas avait promis de tout déplacer avant leur arrivée.
Marie n'y avait plus pensé. Ou plutôt, elle y avait pensé sans réagir. Pendant des années, elle aurait vérifié que ce soit fait. Elle lui aurait rappelé une première fois, puis une seconde. À force, elle connaissait le mécanisme. Lorsqu'une échéance approchait, elle finissait toujours par devenir le rappel vivant de tout ce qui devait être fait.
Cette fois, elle s'était contentée de constater que les éléments étaient toujours à leur place lorsque la veille au soir elle avait traversé la terrasse. Le lendemain matin, les ouvriers devaient arriver de bonne heure. Nicolas était déjà parti travailler. Sans réfléchir davantage, elle commença à tout déplacer malgré le poids à porter.
Pendant qu'elle travaillait, elle repensa à la promesse de Nicolas. Ce n'était pas son oubli qui la fatiguait. Tout le monde oubliait des choses. Ce qui l'épuisait, c'était d'avoir passé des années à se souvenir pour deux et de savoir à l'avance comment les choses se termineraient. Elle connaissait le scénario avant même qu'il ne commence. Nicolas promettait. Nicolas oubliait. Et au dernier moment, elle faisait ce qu'il restait à faire.
Lorsqu'elle eut terminé, les ouvriers arrivaient déjà au bout de l’allée. Elle se demanda si le plus lourd n'était pas le mobilier qu'elle venait de déplacer mais toutes les années passées à porter le reste.
Marie pensa à cette question qui revenait de plus en plus souvent : pourquoi restait-elle ? La réponse n'avait rien à voir avec l'amour ou l’habitude. Elle connaissait déjà la vie qui l'attendait si elle restait. Elle imaginait aussi très bien celle qu'elle aurait si elle partait.
Pourtant, elle ne bougeait pas.
Pendant longtemps, elle s'était dit que c'était à cause de la maison. Pourtant, une maison pouvait se vendre. Cela prendrait du temps, ce serait compliqué, mais rien d'impossible. Elle avait ensuite pensé à l'argent. Là encore, l'argument ne tenait pas vraiment. Elle avait connu des périodes plus difficiles. Elle s'en était toujours sortie. Restait Nicolas. Elle ne craignait pas de vivre sans lui, mais elle le connaissait trop bien. Elle savait déjà qu'il transformerait chaque décision en bataille, chaque démarche en obstacle, chaque accord en négociation interminable.
Elle était fatiguée. Fatiguée de porter le quotidien. Fatiguée à l’avance à l'idée du combat qu'il faudrait mener pour s'en libérer.
Une chose, pourtant, ne faisait plus aucun doute. Tôt ou tard, elle partirait.
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