La douleur passe, la beauté reste


La douleur passe, la beauté reste
Ça faisait des heures que Justine courait les magasins. Elle avait décidé de refaire sa garde-robe avant l’été. Elle ne voulait rien garder des vêtements qui la reliaient à son divorce récent.
Le printemps était chaud cette année-là. Elle s’assit à la terrasse d’un café sous un arbre dont le feuillage lui apportait un peu d’ombre. Elle commanda une boisson fraîche.
Tout en buvant, elle regardait les magasins autour d’elle. Elle avait déjà trouvé plusieurs tenues qui lui plaisaient, ça irait bien pour commencer. Au milieu de toutes ces boutiques, son regard fut attiré par une phrase qui était affichée sur une vitrine : "La douleur passe, la beauté reste." Elle termina sa boisson et alla regarder de plus près. La phrase était inscrite au-dessus d’un tableau. Il représentait une femme d’un âge indéfinissable. On n’aurait su dire si elle était belle. Et plus étrange encore, on avait l’impression qu’elle allait nous raconter son histoire.
Justine ne parvenait pas à détourner ses yeux du tableau. Elle finit par regarder les autres œuvres. Chaque portrait de femme apportait une interrogation. “Est-ce que je l’ai connue“, “À quelle époque appartient-elle ?" ou encore “Elle me ressemble, n’est-ce pas ?"
Le soir, en rentrant chez elle, elle posa un grand sac devant son armoire et l’ouvrit. Chaque tenue de son passé atterrit dans le sac. Elle irait le déposer le lendemain dans une friperie ou une association. Son téléphone sonna. Sa fille avait pris l’habitude de l’appeler en visio.
— Tu jettes toutes tes affaires ?
— Je remplace ma garde-robe. J’avais besoin de nouveautés.
— Moi aussi, j’aimerais bien avoir de nouvelles tenues. Mais je n’ai pas les moyens.
— Si tu veux, on fait les magasins ensemble samedi prochain.
— D’accord. Tu passes me chercher à quelle heure ?
Le samedi suivant, Justine récupéra Morgane de bonne heure. Sur le coup de midi, Morgane lui dit :
— Si on s’arrêtait manger un truc vite fait ?
— Je sais où aller. Je vais t’emmener à la terrasse d’un bar qui fait des repas rapides. Je voudrais te montrer quelque chose.
Elles commandèrent leur repas. Justine levait sans cesse les yeux vers la galerie.
— Tu voulais me montrer quoi ? dit Morgane.
— Regarde de l’autre côté de la place. Tu vois ces dessins dans la vitrine.
— Attends, je vais m’approcher pour mieux voir.
Morgane lui dit aussitôt :
— Ouais, la phrase est jolie, mais je ne comprends pas bien l’intérêt de ne dessiner que des femmes. En plus, le fusain, c’est un peu déprimant.
— Ah bon ? Tu vois ça comme ça ? Tu ne trouves pas qu’on dirait que chaque femme a une histoire à raconter ? J’ai l’impression qu’elles vont me parler…
Depuis que Morgane était à la fac, Justine était souvent seule chez elle, même le week-end. Morgane préférait souvent le passer avec ses amis. Alors elle sortait beaucoup. Elle en profitait pour faire ce qu'elle n'avait jamais eu le temps de faire auparavant. La solitude ne lui pesait pas mais elle aimait bien voir du monde. Elle passait des soirées entre copines, partait voir ses parents à la campagne, se faisait des séances de cinéma. Récemment, elle s’était inscrite à des cours de danse ; elle alternait entre Zumba et tango argentin. Les deux danses n’avaient rien à voir l’une avec l’autre. C’est ça qu’elle aimait.
La salle de danse était en centre-ville, non loin de la galerie. Quand elle arrivait, le prof de tango avait toujours un mot gentil pour elle.
— Bonsoir ma belle, ravi de te revoir.
Comme elle n’avait pas de partenaire attitré, elle dansait souvent avec le prof. Ce qui lui valait quelques sourires et remarques :
— Tu lui as tapé dans l’œil… N’est-ce pas, Pédro, qu’elle te plaît, la nouvelle ?
— Mesdames, vous êtes dans un cours de danse, pas à un speed dating. On reprend.
Après le cours, elle passait volontairement devant la galerie. À chaque fois, elle s’arrêtait. À chaque fois, elle imaginait une histoire liée à une de ces femmes dessinées. Une fois, elle s’imagina dessinée à leur place. Quelle histoire aurait-elle racontée ?
Elle aimait aussi les regarder de loin. Elle s’installait à la terrasse du café de l’autre côté de la place où elle buvait une limonade après le cours de danse.
Un jour, un homme installé à la table à côté lui dit :
— Je crois que ces dessins me font le même effet qu’à vous.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Je vois quelque chose d’inconnu chaque jour dans le même visage.
— Vous mettez le doigt sur la sensation exacte que je ressens.
Ils discutèrent un moment, puis Justine se leva.
— Merci pour ce moment.
La semaine suivante, après un cours de danse, Justine s’installa à la même table que d’habitude.
Le serveur s’approcha :
— Moi aussi, je les trouve beaux. D’ailleurs, on m’a remis quelque chose pour vous.
— Pour moi ? Vous êtes sûr ? Personne ne sait que je suis ici.
Il lui tendit une enveloppe. À l’intérieur, elle trouva une feuille blanche pliée en deux avec juste ces mots : “Accepteriez-vous d’être mon prochain modèle ?“ Elle regarda autour d’elle. Le serveur avait déjà disparu. Quand il revint, elle lui demanda :
— Qui vous a remis cette enveloppe ?
— Je ne sais pas. Je l’ai trouvée sur le comptoir avec un mot qui disait : Merci de remettre cette enveloppe à la femme qui admire mes dessins chaque semaine.
— Mais vous travaillez juste en face de la galerie, vous devez le connaître.
— Vous aussi vous le connaissez, vous discutiez avec lui la semaine dernière.
Justine se rappelait effectivement l’homme avec qui elle avait pris le temps de partager ses réflexions au sujet des tableaux. À aucun moment, elle n’aurait pu penser que c’était lui qui les dessinait.
Elle rentra chez elle ce soir-là avec l’enveloppe dans son sac. La phrase tournait dans sa tête : “Accepteriez-vous d’être mon prochain modèle ?“ Elle se dit :
— Bon, Justine, arrête de rêver, tu n’as rien d’un modèle. Je ne vais plus oser aller voir la galerie.
Pendant quelques semaines, elle évita de repasser devant les dessins. Elle craignait de voir le peintre et d’avoir à lui répondre. Lui répondre quoi ? Elle n’en savait rien.
Pourtant, un soir, l’envie de revoir les dessins fut plus forte.
— À cette heure-là, la galerie sera fermée, se dit-elle.
Pourtant quand elle arriva, toute la boutique était éclairée. Une grande pancarte posée à quelques mètres annonçait la soirée.
Elle hésita.
— Allez, courage, se dit-elle. Il te suffira de lui dire non. Ce n’est pas si dur.
Elle s’approcha de la vitrine. Il y avait du monde à l’intérieur de la boutique. Elle s’enhardit et rentra. De près, les dessins racontaient encore une autre histoire. Les visages des femmes semblaient différents suivant l’angle où on les regardait. Elle était fascinée.
— Le dessin n’est pour moi qu’un moyen d’oublier la vie.
Elle se retourna et le regarda dans les yeux.
— Je vois mieux le rapport avec votre phrase : La douleur passe, la beauté reste.
Il était assis dans son fauteuil roulant, comme la fois précédente où elle l’avait rencontré.
— Votre façon de voir les choses est sans doute un peu triste. Pourtant, vos dessins sont l’expression même de l’espoir.
— L’espoir que j’ai pour l’instant, serait que vous acceptiez ma proposition.
— Pour apparaître sur vos dessins, il faut avoir une histoire à raconter. Moi, je ne suis rien qu’une femme très ordinaire.
— Je ne dessine pas ce que je vois, je dessine ce que je ressens. Et je ressens en vous l’âme même de mes dessins. Je pourrais rendre visible tout ce que vous voyez invisible en vous.
Justine le regarda plus intensément, la gorge nouée. Elle s’enfuit.
Elle mit plusieurs jours à revenir à la galerie. Mais cette fois, elle entra directement. L’artiste était devant un chevalet.
— Je vous attendais.
— Non, n’insistez pas, autant j’aime vos œuvres, autant je ne vois pas ce que je peux vous apporter.
— Alors je n’insiste pas.
— Merci. Je voulais juste passer m’excuser de mon comportement à votre soirée.
— Votre comportement a montré vos failles. Un dessin montrerait vos forces. Mais non, je n’ai rien dit. Je respecte votre volonté.
Pendant plusieurs jours, elle évita la galerie. Puis elle se dit que sa peur d’être dessinée était irrationnelle et n’avait rien à voir avec le fait qu’elle avait plus besoin qu’envie d’y retourner.
Alors, au sortir d’un cours de danse, elle retourna voir les tableaux. Morgane l’appela en visio à ce moment-là.
— Tu fais quoi ?
— Je regarde les tableaux que je t’ai montrés, il y a quelque temps, et que tu n’as pas appréciés.
— On dirait qu’ils t’ont vraiment marquée.
— Oui. D’autant que leur auteur voudrait faire mon portrait.
— Vrai ?
— Oui, mais j’ai refusé.
— Tu devrais accepter. J’aimerais bien avoir un portrait de toi.
— Tu m’as dit ne pas aimer le fusain.
— Je trouve un peu ça triste, j’aime bien les couleurs, moi.
— Tu vois. Question réglée.
Elle continua donc à passer par la galerie quand elle sortait des cours de danse. Parfois le peintre était là et ils discutaient un peu. Parfois, elle se perdait dans la contemplation de ces femmes sur les dessins. Elle voulait savoir qui elles étaient.
— Bonjour, Raphaël.
— Bonjour Justine. Vous avez l’air d’avoir couru un marathon.
— Aujourd’hui, j’ai dansé la Zumba et je me demande si c’est encore de mon âge.
— L’âge c’est dans la tête, à ce qu’on dit.
— En parlant de tête, pourriez-vous me parler de ces femmes sur les portraits.
Il baissa la tête sans répondre.
— Je suis indiscrète, excusez-moi.
Il releva la tête et lui dit :
— C’est une histoire douloureuse. Vous avez remarqué la phrase sur le tableau. Elle n’est pas là pour rien.
— Ne vous sentez pas obligé de me raconter votre vie.
— Je vais vous raconter pour que vous compreniez ma façon de voir les choses. Ces femmes que vous voyez sur mes dessins ne représentent en fait qu’une seule femme : ma mère.
— C’est elle qui vous a servi de modèle ?
— Je vous ai dit que je dessinais ce que je ressentais, pas ce que je voyais. Et je vois ma mère dans tous ces dessins. D’une façon différente à chaque fois. Parce que ma mère n’est plus là.
— Je suis désolée. Je ne savais pas.
— Lorsque j’étais plus jeune, j’allais entrer à la fac, ma mère m’a accompagné jusque sur le campus pour mon premier jour. Un camion a percuté notre voiture. J’ai perdu ma mère et ma jambe.
— Alors je trouve vos dessins encore plus impressionnants. Je comprends mieux aussi ce que vous me disiez au sujet de révéler mes forces au travers d’un dessin.
— Peut-être accepteriez-vous à présent de devenir mon modèle.
— Mais c’est votre mère sur tous vos dessins, je n’ai rien à faire parmi eux.
— Vous ne seriez pas parmi eux, vous seriez une nouvelle série de dessins.
— Et vous mettriez mes portraits aux murs de votre galerie. Tout le monde les verrait, ce serait gênant.
— Sauf que vous ne prenez pas en compte que vous-même avez cru que tous ces portraits étaient plusieurs femmes.
— Vous m’avez bien dit que vous dessiniez ce que vous ressentiez ?
— Oui. Effectivement.
— Alors faites mon portrait sans que je sois là.
Justine évita la galerie pendant un moment. Elle ne voulait pas savoir où en était le travail de Raphaël, elle voulait voir le résultat. Alors elle imaginait Raphaël en train de dessiner dans son atelier. Elle le voyait fermer les yeux, penser à elle, les rouvrir et la dessiner.
Elle se dit qu’elle aussi aurait été capable de le dessiner rien qu’en y pensant. Si elle avait su dessiner.
Elle imaginait aussi un portrait d’elle, accroché dans son salon. Jusqu’à ce jour, elle avait trouvé l’idée prétentieuse. Puis, elle s’y était faite. Et maintenant, elle l’espérait.
Elle sortait peu depuis quelques jours. Elle avait hâte de retrouver Raphaël, ou du moins ses dessins, mais elle appréhendait aussi un peu le regard qu’il aurait porté sur elle.
Morgane l’appela un soir.
— Ça te dirait qu’on refasse les boutiques ensemble ?
— Avec plaisir. Je passe te chercher demain matin.
Elle arriva avec un peu d’avance, elle avait eu du mal à trouver le sommeil la nuit précédente et s’était levée tôt. En fin de matinée, Morgane demanda :
— On va déjeuner au même bar que la dernière fois ?
— Pourquoi pas ?
Elles s’installèrent à la table qui faisait face à la galerie. Justine n’osait pas lever la tête. Morgane s’exclama :
— Maman, regarde, la galerie. On dirait toi.
Justine leva son regard et vit non un mais plusieurs tableaux la représentant. Tous les anciens tableaux avaient disparu, il n’y avait plus que ses portraits à la place.
Le souffle coupé, elle traversa la place. En regardant de plus près, elle ressentit exactement la même chose qu’à sa première visite. Toutes ces femmes, si différentes, lui racontaient une histoire.
— Je change d’avis, je les trouve très beaux, dit Morgane. Mais je ne comprends pas. J’ai l’impression de te retrouver dans chaque femme dessinée et en même temps ce n’est pas toi. C’est fascinant.
Justine ne répondit pas. Elle mit la main sur la poignée de la porte. Au-delà de la vitre, elle vit Raphaël. Il la regardait comme s’il attendait sa réaction. Elle ne dit rien. Elle entra dans la boutique, tendit la main vers lui. Leurs doigts s’entrelacèrent.
— Tu ne pouvais pas faire mieux. Cette femme, je ne la connaissais pas.
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