La promesse


La promesse
— Maman ? Tu as noté ton rendez-vous chez le neurologue.
— Mais oui. Tu crois que je perds la boule ?
Carole s’inquiétait pour sa mère. Elle n’aurait pas dit qu’elle perdait la tête mais elle remarquait bien qu’elle ne l’avait plus totalement. Depuis quelque temps, le comportement de Liliane devenait inquiétant. Elle oubliait les choses immédiatement après les avoir faites. Ça arrivait de plus en plus souvent.
— Passe-moi ton agenda.
— J’ai dû le laisser dans mon sac. Je ne sais plus, je n’ai pas fait attention.
Carole prit l’agenda de sa mère et vit qu’effectivement, elle n’avait pas noté le rendez-vous qui était prévu dans quinze jours. Par contre, une ligne écrite de la main de sa mère attira son attention pour le 3 mars : “Déjeuner avec Roland“. Elle feuilleta l’agenda et vit que tous les mois, la même mention était portée, toujours un jeudi.
— Maman, c’est qui Roland ?
— Je ne sais pas. Tu parles de qui ?
— Du rendez-vous noté dans ton agenda.
— Non, je n’ai pas de rendez-vous avec un Roland. Je m’en souviendrais quand même.
La réponse n’était pas faite pour la rassurer.
Elles déjeunèrent ensemble ce jour-là. Carole en profita pour questionner un peu sa mère.
— Tu te rappelles quand papa est mort ?
— Oui évidemment. Ça fait juste un an. Il me manque toujours autant.
— À moi aussi. Je pensais que ça faisait moins longtemps.
— Tu perds la boule ma fille, répondit Liliane en riant.
— Allo, maman ? Mais tu faisais quoi ? Ça fait dix fois que je t’appelle.
— Tu vas rire, je viens de retrouver mon téléphone dans le réfrigérateur.
— Tu deviens grave. Tu es prête ? Je passe te chercher dans une heure pour ton rendez-vous.
— Oui, je suis prête, passe quand tu veux.
Une heure plus tard, la mère et la fille montèrent dans la voiture pour aller rencontrer le neurologue. C’était la seconde fois qu’il rencontrait Liliane. Mais cette fois-ci, le diagnostic posé fut définitif : Alzheimer.
— Tu dois avoir raison alors quand tu dis que je perds la tête. Au fait on est quel jour ? Je crois que j’ai rendez-vous jeudi. Oui, jeudi, c’est ça.
— On est mercredi. Tu as rendez-vous où ? Tu veux que je t’amène ?
— Non, ça va aller.
Carole repensa à l’agenda de sa mère.
— Tu vas voir Roland ?
— Roland ? Pourquoi j’irai le voir ?
— Qui est Roland, maman ?
— Je ne sais pas, c’est toi qui me parle de lui.
Elle raccompagna sa mère. Après le déjeuner, Liliane alla s’allonger un moment dans le canapé devant son émission favorite. Carole mit ce moment à profit pour revoir l’agenda. Il y avait bien un rendez-vous avec Roland, noté pour le premier jeudi du mois tous les mois de l’année. Elle savait que sa mère avait une tendance à tout garder. Alors elle se rendit dans sa chambre et chercha les anciens agendas. Elle les trouva dans un carton au fond de son armoire. Elle remonta du plus récent au plus ancien et sur tous les carnets, tous les mois il y avait un rendez-vous le premier jeudi du mois avec Roland.
Carole n’insista pas. Si sa mère avait un rendez-vous depuis tant d’années avec un homme et qu’elle ne lui en avait pas parlé, c’est que ça ne la regardait pas. Mais ça l’intriguait.
Elle retourna au salon voir sa mère.
— Maman, dis-moi qui est ce Roland. Tu le rencontres tous les premiers jeudis du mois depuis des décennies. Je croyais que papa et toi formiez un couple heureux. J’ai besoin de comprendre.
— Carole, les parents ne racontent pas toute leur vie à leurs enfants. Ils emportent immanquablement une part d’ombre avec eux.
— Mais tu aimais papa ?
— Bien sûr que j’aimais ton père.
— Mais il y a eu Roland…
— Attends, Roland, oui je me souviens d’un Roland. On était amis au collège puis au lycée. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Raymond était assis à la table du restaurant dans lequel il venait tous les premiers jeudis du mois. La place en face de la sienne restait désespérément vide. Le mois dernier, déjà, il était venu mais personne ne l’avait rejoint. C’était la première fois que ça arrivait. Aujourd’hui encore, l’espoir de voir arriver Liliane s’amenuisait à chaque minute qui passait.
Il passa un appel longue distance.
— Allo, Alain ? J’avais besoin de te parler.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est le deuxième rendez-vous que Liliane manque.
— Ce n’est pas la première fois que ça arrive.
— Sans prévenir, si, c’est la première fois.
— Alors, il se passe quelque chose de grave. Tu devrais la contacter.
— Je ne peux pas débouler dans sa vie comme ça.
— Alors, attends le prochain rendez-vous et là tu iras. Mais c’est dans un mois, l’attente va être longue.
Carole rendait visite à sa mère chaque jour. Elle n’était pas très optimiste quant au fait d’avoir des réponses à ses questions. Elle appela son frère, Nicolas, qui vivait à l’autre bout de la France.
— Salut Frangine. Comment vas-tu ? Et maman ?
— Je pense qu’il va falloir que tu viennes la voir pendant qu’elle nous reconnaît encore.
— C’est à ce point ?
— Oui, ça ne s’arrange pas. Je n’arrive plus à avoir une conversation soutenue avec elle. Et justement, j’ai besoin de réponse.
— Des réponses à quoi ?
— Tu as entendu parler d’un Roland ?
— Non. Une connaissance à elle ?
— J’ai découvert dans ses agendas que tous les premiers jeudis du mois, il est noté : “Déjeuner avec Roland“. Depuis des décennies.
— Tu plaisantes ?
— Non, je t’assure que c’est vrai. Le souci est qu’elle ne se souvient plus de ce Roland. Ni de leurs rendez-vous d’ailleurs.
— Et papa était au courant ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Il va falloir investiguer.
— Ça va pas être facile. Ils n’avaient pas internet à cette époque. On va le trouver comment ?
— Tu as l’adresse du restaurant ?
— Non, aucune indication à ce sujet.
Carole reprit les agendas de sa mère. Elle les inspecta tous du début à la fin. Il y en avait quarante-sept. Sur le premier d’entre eux, le rendez-vous n’était pas noté de la même façon. Le prénom Roland était en majuscules. Rien qui puisse donner un indice, sauf peut-être que la personne avait de l’importance pour elle.
Elle chercha dans d’autres cartons. Elle retrouva d’anciens albums de photos des années lycée et fac de sa mère. Elle apparaissait toujours au milieu d’autres étudiants. Il semblait que c’était toujours les mêmes. Les photos suivantes étaient de son père à leur rencontre, puis celles du mariage, des enfants, des vacances.
Elle se dit qu’elle n’avait rien à perdre à montrer les photos à sa mère.
— Maman, regarde, j’ai retrouvé les photos de ta jeunesse.
— Oh, fais voir. Ça fait tellement longtemps que je ne les ai pas regardées.
— Tu reconnais quelqu’un ?
— Au premier coup d’œil, non. Laisse-les sur la table. La mémoire va me revenir.
Comme Carole s’y attendait, la mémoire ne revint pas.
Nicolas arriva deux semaines plus tard.
— J’ai une semaine de vacances, je vais t’aider avec maman. Et on va continuer tes recherches. Montre-moi les agendas.
Carole lui apporta le carton.
— Ah, oui, quand même ! Ça en fait beaucoup.
Ils reprirent les recherches depuis le début.
— Maman a peut-être caché des informations sous les couvertures des agendas.
— On ne dirait pas, tout est propre. Vas-y défais-en une pour voir.
Ils passèrent l’après-midi à inspecter les agendas sous toutes les coutures sans succès.
Le lendemain, ils reprirent les photos. Effectivement, Liliane était toujours avec les mêmes personnes, mais rien de nouveau. Au dos des photos, il y avait les noms des étudiants, mais aucun ne leur semblait familier. Puis, Nicolas remarqua un détail.
— Regarde les noms de sa bande d’amis. Mets-les les uns en dessous des autres, ils sont toujours inscrits dans le même ordre :
Raymond
Odile
Liliane
Alain
Norbert
Denise
— Je crois qu’on vient de trouver Roland, dit Carole.
— On cherche cinq personnes maintenant, mais on a leurs noms.
— Ça semble plus facile à dire qu’à faire. Les personnes de cette génération n’apparaissent pas trop sur internet. Ils ont sans doute tous changé de ville, les filles ont peut-être changé de noms.
— Allez, faisons une pause thé avec maman, on reprendra nos recherches après.
Ils s’installèrent dans le jardin pour profiter du soleil de printemps. Carole et Nicolas discutaient de leurs trouvailles. Ils essayaient de faire participer leur mère. Elle semblait absente par moment et, à d’autres, relevait la tête suivant les noms qu’elle entendait prononcer.
— Je me souviens de ma copine Odile. J’ai toujours su que Norbert était amoureux d’elle.
— Tu te souviens de Norbert ?
— Oui, c’était le plus beau de la bande. On avait toutes un peu le béguin pour lui. Oh ! Regardez au portail. Je connais ce monsieur.
Elle se leva pour aller lui ouvrir.
— Bonjour Monsieur. Vous ressemblez trait pour trait à un vieil ami. Carole ! Viens ! Je crois que tu as de la visite.
Raymond la regarda, interloqué. Liliane, la Liliane qu’il avait connue n’était plus là…
Carole rejoignit Raymond.
— Venez prendre un thé avec nous. Je pense que nous avons des choses à nous dire.
— C’était il y a très longtemps, raconta Raymond. À cette époque, nous étions au lycée. Nous avions formé une petite bande. Nous étions six, toujours les mêmes. Nous sommes vite devenus inséparables.
— On va danser ce week-end ? Il y a le bal de la Saint-Jean ? Demanda Alain.
— On ne va pas rater ça, répliquèrent les filles en chœur.
— Tu me dois une danse Odile, dit Norbert en lui faisant un clin d’œil.
— On verra si tu mérites.
Ils grimpèrent de classe ensemble. Puis, ils entrèrent tous à la fac. Ils n’avaient pas les mêmes cours, mais ils se retrouvaient toujours après au café du coin. Ils en avaient fait leur quartier général. Le patron leur gardait toujours la même table.
À la fin de leur dernière année, ils envisageaient tous des directions différentes.
Raymond allait être embauché dans une grande boite non loin de là. Il y ferait toute sa carrière : quarante ans de bons et loyaux services jusqu’à la retraite.
Odile et Norbert prévoyaient de se marier et de partir vivre au Népal. Finalement, ils voyagèrent dans beaucoup d’autres pays avant d’avoir trois enfants et de s’installer définitivement au Brésil.
Alain se voyait plutôt aux États-Unis. Il y avait fait plusieurs voyages. Il vécut son rêve là-bas jusqu’à la retraite. Il se maria, eut deux enfants et sa femme partit avec un autre en lui laissant les enfants et le chien.
Denise allait reprendre la boutique familiale. Elle en tiendrait les rênes jusqu’à ce que la maladie l’emporte quelques années plus tôt.
Liliane, quant à elle, rencontra Michel. Elle l’épousa et devint la mère de deux enfants. Elle fit carrière dans la région.
— C’est dommage, dit Raymond. On va se perdre de vue et on ne se reverra sans doute jamais.
— Je refuse, dit Liliane. On vient de passer ensemble de belles années et il faudrait qu’elles se transforment en simple souvenir ?
— Je vous fais le pari qu’on se reverra, dit Alain. Le monde est petit.
— J’ai une idée, dit Raymond. On devrait faire un pacte.
— Lequel ? demandèrent-ils tous ensemble.
— On fait le serment, ici et maintenant, de se retrouver chaque mois quoi qu’il arrive.
— Des fois, ce ne sera pas possible, dit Odile.
— C’est évident. Mais il suffira de prévenir les autres. Ainsi le contact ne serait jamais rompu.
C’est ainsi qu’ils décidèrent de se revoir tous les premiers jeudis du mois à ce même café. Le café devint un restaurant plus tard. Ils continuèrent d’y venir. Pendant plus de quarante ans, ils se retrouvèrent tantôt à six, tantôt moins. Ni la distance, ni la maladie ne rompirent ce lien.
Ces dernières années, Raymond et Liliane se retrouvaient plus souvent à deux. Mais à chaque rendez-vous, chacun donnait de ses nouvelles.
— Voilà, vous savez tout, dit Raymond.
— On n’aurait jamais imaginé ça. Maman n’en a jamais parlé, dit Carole.
— Je ne suis pas en mesure de vous donner une explication. Notre cercle était très fermé, jamais personne d’autre n’y a été admis. Votre mère aura été mon dernier souvenir heureux.
Liliane regarda soudain Raymond.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ? On n’est pas jeudi.
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