La vérité


La vérité
Héloïse s’occupait de son jardin. Depuis qu’elle était à la retraite, cette ancienne institutrice, y passait beaucoup de temps. Toute sa vie, elle avait été souvent enfermée dans une salle de classe ou dans son bureau à corriger les devoirs de ses élèves. Aujourd’hui elle profitait principalement de son petit lopin de terre. Elle y avait installé un potager.
Sa maison se trouvait un peu en retrait du village. Peu de gens passaient devant chez elle. Pourtant, depuis quelque temps, elle avait remarqué la présence de Lucien à plusieurs reprises. Lucien était un vieil homme solitaire. Personne ne lui connaissait de famille. Il n’allait pas aux fêtes du village. Il évitait les commerces et ne parlait à personne.
Ça ne l’empêchait pas de saluer Héloïse à chacun de ces passage.
— Mme L’institutrice, mes hommages du jour.
Sa façon de le dire était assez bougonne mais il avait le mérite de ne pas l’ignorer. Ça faisait rire Héloïse.
Un jour, il s’arrêta devant son portail et lui tendit un bouquet de fleurs des champs. Il ne lui dit pas un mot. Une autre fois, c’est un chaton qu’il lui amena. Il lui posa dans les bras et dit :
— Il a faim.
Il se retourna et la laissa là avec ce chaton dont elle ne voulait pas.
— Je ne vais quand même pas te laisser mourir de faim. Allez viens, on va te trouver quelque chose à manger.
Héloïse lui trouva quelques restes au réfrigérateur. Elle l’installa dans un coin de la cuisine. Le soir, le chaton était toujours là.
— J’ai l’impression que tu cherches à t’installer, non ?
Le lendemain, elle demanda à la boulangère :
— Lucien m’a déposé un chaton hier, tu saurais à qui il peut être ?
— Lucien ? Ce vieux fou ? Il a dû le trouver dans les bois. Il y traîne tout le temps.
— Ça ne répond pas à ma question. Je ne sais pas ce que je vais en faire.
— Vous pourriez le garder.
— Oui, mais il appartient peut-être à quelqu’un.
— Je lance la question dans le village. On saura vite.
En attendant, le chaton prit sa place. Il ne quittait plus Héloïse. Elle l’appela Gus.
— Viens mon Gus, au moins avec toi je me sens moins seule.
Lucien continuait de passer devant chez Héloïse. Pendant des semaines, il ne lui parla pas. Et un jour :
— Vous l’avez appelé comment le chat ?
— Gus.
— Pourquoi ?
— Aucune idée.
Il n’ajouta rien et reprit sa route. Il réapparut une heure plus tard avec une balle.
— C’est pour Gus.
— Lucien, je peux vous demander quelque chose ?
— Oui, madame l’institutrice.
— Pourquoi vous m’appelez comme ça ?
— Parce que vous êtes institutrice.
— Lucien, je suis une institutrice à la retraite. On se voit depuis des années et jamais on ne se parle.
— J’ai rien à dire.
— Tant pis. Mais appelez-moi Héloïse.
Elle ne le vit plus pendant plusieurs jours.
Un matin où elle taillait ses rosiers, elle s’inquiéta de ne pas voir Gus. Il avait l’habitude de disparaître, mais là, elle trouvait que ça faisait un moment qu’elle ne l’avait pas vu.
— Gus ? Tu es où ?
— Il est là, madame l’institutrice, je vous le ramène. Il était au bord de la rivière.
— Appelez-moi Héloïse. S’il vous plaît.
— Je peux pas vous appeler comme ça.
— Et pourquoi pas ?
— Vous êtes une dame importante. Moi je suis rien.
— Lucien, regardez-moi.
Lucien leva le regard vers elle avec visiblement beaucoup de difficulté.
— Je ne suis pas une dame importante et surtout, vous n’êtes pas rien. Vous passez devant chez moi depuis des semaines. Je pense que vous avez quelque chose à me dire.
— Pas aujourd’hui.
— Alors revenez demain. Nous prendrons le thé ensemble.
Lucien s’enfuit presque.
Le lendemain, Lucien ne vint pas. Ni le jour suivant.
Héloïse demanda à la boulangère :
— Tu le connais depuis toujours Lucien ?
— Oui, il a toujours été là. Quand j’étais dans votre classe, il habitait déjà dans les bois. Des gamins de l’école allaient l’embêter parfois. Mais il n’a jamais répondu à leurs attaques. Il est pacifique.
— Et d’où vient-il ?
— Je n’en sais rien. Personne n’en sait rien d’ailleurs. Il fait partie du paysage, c’est tout.
— C’est un peu réducteur, non ?
Elle déposa sa baguette chez elle et ressortit aussitôt. Elle savait où était la cabane de Lucien, mais elle craignait de le déranger.
— Tant pis, il faut que je sache, se dit-elle.
La cabane se trouvait dans une clairière. Le lieu était charmant. Si on s’en tenait aux commérages du village, Lucien était un vieux fou et son environnement devait lui correspondre. Mais Héloïse découvrit un petit potager très bien entretenu. Les abords de la maisonnette étaient propres. Il y avait une petit chèvre qui avait l’air de vivre là.
— Lucien ? Vous êtes là ?
Pas de réponse. Aucun mouvement dans la maison. Elle n’insista pas.
Quelques jours plus tard, elle trouva un mot dans sa boite à lettres. Sur une feuille de carnet, il y avait écrit : 4h. Héloïse se doutait bien que le mystérieux dépositaire de ce mot devait être Lucien. Qui d’autre ? À l’heure dite, elle fit chauffer de l’eau pour le thé. Elle installa deux assiettes et deux tasses sur la table du jardin. Elle y déposa un gâteau.
Lucien se tenait là, devant le portail. Il tenait devant lui son chapeau qui pourtant ne le quittait jamais.
— Entrez Lucien, le thé va refroidir.
Il s’approcha de la table. Il s’installa doucement comme s’il risquait de casser quelque chose. Héloïse lui servit une tasse de thé et une part de gâteau. Les premiers gestes de Lucien furent timides et empruntés. Il gouta le gâteau et leva les yeux vers Héloïse.
— Il ressemble au gâteau que ma mère me faisait enfant.
— Votre maman avait bon goût. C’est mon gâteau préféré.
— Le mien aussi. Merci madame l’institutrice.
— Non Lucien, pas encore…
Gus arriva et sauta sur les genoux d’Héloïse.
— Je crois bien que ce gâteau lui plaît aussi.
— Il est heureux avec vous, Gus. Vous êtes gentille.
Il but son thé à petites gorgées. Il gardait la tête baissée. Puis il se releva et dit :
— À bientôt.
La boulangère lui dit un jour :
— J’ai posé quelques questions sur Lucien. Les anciens le connaissent depuis qu’il est tout petit. Il habitait la ferme de l’autre côté du lac avec ses parents. Son père est mort d’une leucémie. Sa mère ne pouvait plus payer le loyer, ils ont été mis dehors. On n’a jamais revu la mère, le gamin a été embauché dans la ferme voisine. Ensuite, il a disparu un temps et est revenu. Il s’est installé dans la cabane. C’est tout ce qu’on sait.
— C’est déjà beaucoup.
— Pourquoi vous vous intéressez à lui ?
— Parce que c’est un voisin charmant.
Héloïse invitait Lucien de temps à autre pour prendre le thé. Il parlait toujours aussi peu mais paraissait moins gêné en sa présence. Quand il partait, Héloïse lui remettait le reste du gâteau dans une boite. Il lui ramenait toujours la boite bien propre.
Par bribes, Héloïse en apprenait plus sur Lucien. Ce n’étaient que des détails mais ça lui suffisait. Il lui donna quelques conseils pour son potager.
— Mettez une tuile sous vos melons, contre l’humidité.
Une autre fois :
— Je vous ai apporté des œillets d’inde contre les parasites.
Il avait souvent ce genre de petites attentions. Il n’était jamais envahissant. Il venait, ils profitaient d’un moment ensemble au jardin, au potager, autour d’une tasse de thé. Et il retournait chez lui.
Un jour, Héloïse lui dit :
— Lucien ? On se connaît bien maintenant ?
— Oui. Bien sûr.
— Dites-moi si je me trompe mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose que vous ne me dites pas.
Il baissa la tête.
— Vous n’êtes pas obligé de me répondre. Je veux juste que vous sachiez que si un jour vous en avez envie…
Comme à son habitude, il disparut quelques jours. Et puis, un matin, elle trouva quelque chose d’étrange dans sa boite à lettres : un livre. Elle le connaissait bien. Elle-même avait appris à lire avec ce livre : Daniel et Valérie. Elle comprit tout de suite.
Elle se doutait bien que Lucien allait apparaître. Le livre n’était pas un indice anodin. Alors, elle prépara du thé et un gâteau et elle l’attendit.
À quatre heures, il arriva.
Ils prirent leur gouter. Puis, Héloïse fit de la place sur la table. Elle sortit le livre de lecture et lui dit :
— On fait la première leçon maintenant ?
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