Pour l'amour d'un livre

Pour l'amour d'un livre. Peut-on trouver l'amour à 65 ans ? Histoire courte à lire gratuitement. His
Pour l'amour d'un livre. Peut-on trouver l'amour à 65 ans ? Histoire courte à lire gratuitement. His

Pour l’amour d’un livre

Philippe prit le train de onze heures. Il allait rendre visite à son père. Celui-ci venait d’être admis dans une maison de retraite à la campagne. Anne montait dans le même train tous les samedis matin. Elle allait déjeuner avec sa mère dans la même maison de retraite. Il s’assit à côté d’elle et déplia son journal.

Une navette faisait le trajet de la gare à la maison de retraite. Ils y montèrent tous les deux.

L’après-midi, ils firent le chemin inverse.

Le samedi suivant, la scène se répéta. Et les autres samedis aussi.

Anne avait bien remarqué cet homme. Il était grand, élégant et se tenait très droit. Philippe lui jetait un coup d’œil de temps en temps. Mais ils ne s’étaient jamais parlés.

Pourtant, ce samedi-là, il la salua en s’asseyant à côté d’elle.

— Bonjour, dit-il simplement.

— Bonjour, répondit-elle sans rien ajouter.

Philippe déployait son journal, Anne sortait son livre. Chacun gardait la tête baissée tout le long du trajet.

— Vous avez besoin d’un coup de main ? dit Philippe en voyant le bagage d’Anne.

— C’est un peu lourd, mais je vous remercie, je vais me débrouiller.

— Non, laissez-moi faire, je vois bien que ce bagage est aussi lourd que vous. Et nous allons au même endroit.

— C’est gentil. Merci.

En arrivant à la maison de retraite, Philippe lui dit :

— Dites-moi dans quelle chambre vous allez.

— Ce ne sera pas la peine. Déposez-le à l’accueil. Je vous remercie beaucoup.

— Ça pèse un âne mort, vous transportez un corps ?

— J’aime beaucoup votre humour, dit-elle en riant. Non, ce sont des livres pour les résidents.

— Ce sont vos livres ?

— Oui, j’ai tendance à en garder trop. Maman m’a dit que la bibliothèque ici était un peu désuète.

— Eh bien, j’espère que votre maman trouvera son bonheur dans cette valise. À plus tard.

Anne vit sa mère au bout du couloir.

— Dis donc, ma fille, qui est ce beau monsieur avec qui tu discutais ?

— Je ne le connais que de vue, il vient ici par le même train que moi toutes les semaines. Il m’a aidée à porter ma valise.

— Très bien. Allons déjeuner maintenant. Le dessert du jour est une tarte aux fraises. Tu vas adorer.

En fin d’après-midi, elle retrouva Philippe à la navette.

— Votre maman était-elle contente d’avoir de nouvelles lectures ?

— Oui, mais le problème avec elle c’est qu’elle va tout dévorer en un temps record. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui lisait autant.

— Mon père aussi lit beaucoup.

— C’est à lui que vous rendez visite ici ?

— Oui, ça a été compliqué. Il ne voulait pas quitter sa maison mais depuis que maman n’est plus là, il se laissait trop aller.

— Cette maison de retraite est agréable. Maman y est depuis deux ans. Au début aussi ça a été compliqué, mais elle s’y est faite. Maintenant elle apprécie cet endroit.

La semaine suivante, Philippe et Anne firent le trajet ensemble.

— Pas de valise aujourd’hui ?

— Non, il faut d’abord que maman trie les livres que j’ai amenés la dernière fois. Ensuite, il faudra que j’en trouve d’autres.

— Parlez-moi de vos lectures.

— Je n’ai pas vraiment de sujet de prédilection. Je fais comme maman, je lis beaucoup.

— Alors comment choisissez-vous un livre ?

— Il faut que le titre me plaise. Ensuite, il faut que l’histoire me transporte d’entrée de jeu. Elle peut être légère ou faire état d’un sujet assez lourd tant que c’est bien écrit. Vous m’avez dit que votre père lisait beaucoup. J’en déduis que vous aussi. Que lisez-vous ?

— Effectivement, quand on nait dans une famille de lecteurs, on en devient un presque immanquablement. J’adore les romans d’histoire. Je suis fasciné par les anciennes générations. Parfois, je me laisse aller à lire une histoire d’amour ou un roman de terroir.

— Je ne savais pas que les hommes lisaient des histoires d’amour.

— Attention, quand je dis histoires d’amour, je ne parle pas de bluettes.

— Vous pourriez. L’important c’est de lire.

Ils arrivèrent ensemble à la maison de retraite. La maman d’Anne, Madeleine, était à l’entrée, assise sur un banc.

— Bonjour Monsieur, dit-elle. Je vous remercie d’avoir aidé ma fille la semaine dernière. J’espère que vous l’aiderez encore parce qu’il va me falloir plus de livres.

— Ce sera avec plaisir, chère Madame, dit-il en riant.

— Votre père c’est Raymond ?

— Oui, vous le connaissez ?

— Oui, il est passé me donner un coup de main à la bibliothèque. C’est un vieux ronchon.

— Ah, oui, c’est bien lui. Mais méfiez-vous, il est aussi très farceur.

— Je m’en suis aperçue. Je ne vous rapporterais pas ses propos mais il a fallu que je le remette en place. Et depuis, il ronchonne.

— Ah ! Ça veut dire qu’il va mieux. Maman lui disait tout le temps qu’il n’était heureux que lorsqu’il ronchonnait.

Ils rirent tous de bon cœur.

Au déjeuner, ce jour-là, il y eut encore de la tarte aux fraises.

Les soirées se ressemblaient à la maison de retraite. Quelques résidents partaient se coucher, d’autres regardaient la télé dans la salle prévue à cet effet.

Un soir, Raymond attrapa Madeleine par le bras à la fin du repas.

— On s’ennuie ferme le soir ici. Tu viendrais avec moi à la bibliothèque ?

— Oui, tu as raison. Tu lis quoi en ce moment ?

— Viens voir, je vais te montrer.

Ils entrèrent dans la bibliothèque. Raymond attrapa un ouvrage tout en haut d’une étagère.

— Regarde. C’est bien un livre que ta fille a amené l’autre fois ?

— Oui. Et ?

— Le sujet m’a plu alors j’ai commencé à le feuilleter. Et devine ce que j’ai trouvé dedans ?

— Je crois deviner que tu vas me le dire.

— Bien sûr bécasse.

— Ah non Raymond, tu ne vas pas recommencer à me parler comme ça. Tu te crois où ?

— Arrête de râler et regarde plutôt ça.

Raymond sortit du livre la photo d’une mariée. La mariée était Anne.

— Mais je n’y comprends rien, Anne ne s’est jamais mariée.

— Je savais bien qu’il y avait quelque chose qui ne collait pas.

— Pourquoi tu dis ça ? Tu ne pouvais pas savoir que ma fille ne s’était jamais mariée.

— Non mais regarde bien l’image, c’est pas une vraie photo.

— Je ne comprends rien à ce que tu me dis.

— C’est une image fabriquée. La tête, c’est bien ta fille, mais la robe de mariée est purement fabriquée par l’intelligence artificielle.

Il lui montra les détails qui confirmaient ce qu’il pensait.

— Pourquoi Anne aurait-elle fait ça ?

— Lis ce qu’il y a au dos de la photo. Tu vas comprendre.

Madeleine retourna la photo pour lire la phrase : ‘‘La robe que je n'aurais jamais la chance de porter…“

Les trajets jusqu’à la maison de retraite leur semblaient de plus en plus courts. Ils parlaient du livre qu’ils allaient lire, de celui qu’ils venaient de finir. Entre deux histoires, ils se racontaient la leur.

Puis ils arrivaient à destination, retrouvaient leurs parents. Ils déjeunaient, passaient un moment en famille et reprenaient le chemin du retour.

Pendant des semaines, chaque samedi ressembla au précédent ainsi qu’au suivant.

Un soir en rentrant chez lui, Philippe prit le livre dont il venait de parler à Anne. C’était l’histoire déçue des amours d’une jeune ouvrière.

— J’ai adoré cette histoire, lui avait-il dit. Le côté historique n’est pas trop marqué et l’histoire d’amour non plus. On n’arrive pas à dire lequel de ces aspects est le plus important. Mais l’histoire vous transporte.

Il déposa le livre sur la table de l’entrée. Il faudrait qu’il l’apporte à Anne. À coup sûr, elle allait aimer.

— Ou peut-être pas, se dit-il. Non, je vais passer pour un idiot. Je vais le laisser ici.

Noël arriva. Philippe et Anne furent invités pour une journée spéciale avec leurs parents. Il y avait de la musique, des petits gâteaux, et puis aussi du punch.

— N’abusez pas des boissons alcoolisées, Messieurs, Dames, dit la directrice de l’établissement.

— Elle plaisante, j’espère, dit Raymond.

— Papa, tu vas te tenir correctement, non ?

— Tu devrais en boire un verre, ça te dériderait. Je vais chercher Madeleine pour danser un peu.

Ils se retrouvèrent tous les quatre autour de quelques verres de punch. Raymond avait, comme toujours, le verbe haut. Mais cette fois-ci, un peu plus que d’habitude.

— Regarde-les ces deux nigauds, dit Raymond en faisant tourner Madeleine sur la piste de danse.

— Pourquoi tu les traites de nigauds ?

— Ça fait des mois qu’ils viennent ici ensemble et il ne se passe rien entre eux.

— Ils sont bons amis.

— Mais t’as quoi dans les yeux ? Ils sont amoureux oui ! Et il n’y en a pas un pour choper l’autre.

— Tu parles mal, Raymond.

— Je sais, mais j’aime bien.

— Et toi ? Tu as quoi dans les yeux ?

— Tu manques pas d’air, c’est moi qui ai vu qu’ils étaient amoureux.

— C’est bien ce que je dis, tu ne vois que ce que tu veux voir.

— Et je devrais voir quoi ?

— J’y crois pas, c’est toi le nigaud, dit-elle en lui faisant un clin d’œil.

Il la serra plus fort et déposa un baiser léger sur ses lèvres.

— Tu en auras mis du temps…

— T’as raison, ma poulette. Mais pour nos gosses il faut faire quelque chose.

— Nos gosses, ils sont plus tout jeunes.

— Ils sont suffisamment jeunes pour vivre une belle histoire. Philippe me désespère. Je suis resté marié à sa mère pendant cinquante ans. Et pendant tout ce temps, il n’a jamais ramené une fille à la maison.

— Vu comme ça… Anne non plus ne nous a jamais ramené quelqu’un. Elle a bien eu quelques aventures, mais jamais rien de sérieux.

— J’ai une idée. Laisse-moi faire.

— Je crains le pire.

— Te casse pas la nénette, ça va bien se passer.

De retour à leur table, Raymond dit :

— Dis donc, Philippe, t’aurais pas des livres bien chez toi ?

— Si forcément. Il faudrait que je fasse du tri et que je t’en apporte.

— Voilà une bonne résolution pour le nouvel an.

— Laisse-moi un peu de temps, je ne vais pas tout trier en trois jours.

— Je sais, demande à Anne de venir t’aider. Elle a bien choisi les livres pour Madeleine.

— Papa, je ne vais pas embêter Anne avec ça.

— Mais ça ne l’embête pas.

— Papa, tu vas trop loin.

— Je vous assure, Philippe, ça ne me dérange pas, il a raison, dit Anne.

— Non, il vous force la main. Ne l’écoutez pas. Je me débrouillerai tout seul.

— Comme vous voulez.

— Mais qu’il est idiot, ce gosse, dit Raymond le soir à Madeleine. Je lui monte un plan génial pour les faire se retrouver chez lui et il foire tout.

— Mais peut-être qu’ils n’en ont pas envie. Tu te mêles de choses qui ne te regardent pas.

— Si ça me regarde. C’est mon gamin.

— Calme-toi, ton gamin, il a soixante-cinq ans.

— Justement, il est temps qu’il s’affole. Je vais l’appeler.

— Allô, fiston ? Il faut que je te parle.

— Papa, arrête de me traiter comme un gamin.

— Écoute-moi.

Restée seule, Madeleine appela Anne.

— Dis ma fille, je voudrais te parler.

— Bien sûr, dis-moi.

— Tu penses quoi de Raymond ?

— Il a son franc parler mais c’est un homme joyeux et charmant. Pourquoi ? Tu as des vues sur lui ?

— J’ai plus que des vues. On s’est mis ensemble. Ça t’ennuie ?

— Non, au contraire. Je suis contente pour toi. Tu ne vas pas t’ennuyer avec lui.

— Non, c’est sûr, mais toi non plus.

— Pourquoi moi ? J’ai quoi à voir dans ton histoire ?

— Tu as vu comme il est, il se mêle de tout. Et il a décrété que toi et Philippe…

— Quoi ? Moi et Philippe ?

— Comment tu le trouves ?

— Il est charmant. Je l’apprécie. Et surtout, il est plus poli que son père. Mais tu cherches à me dire quoi là ?

— Raymond a dit que vous étiez amoureux.

— N’importe quoi ! Dis-lui qu’il s’occupe de toi, ça suffira.

Ils raccrochèrent chacun de leur côté.

Anne se mit à marcher dans la maison.

— Mais qu’est-ce qui lui prend à ce vieux fou ?

Philippe se servit un verre.

— Il est infernal, celui-là.

Le samedi suivant, ils fêtaient tous le nouvel an à la maison de retraite. Philippe et Anne avaient fait le trajet aller ensemble, mais Anne sentait bien que quelque chose n’allait pas.

— Vous êtes en colère, Philippe ?

— Pourquoi voudriez-vous que je sois en colère ?

— Je ne sais pas. C’est sans doute une impression.

— Je crois que mon père me fatigue.

Il n’en dit pas plus.

Raymond et Madeleine les attendaient dans le hall.

— Ah ! Voilà les tourtereaux.

— Papa, ne commence pas. Tu es incorrect et tu me mets mal à l’aise.

Sur le chemin du retour, Philippe dit à Anne.

— Il faut que je vous présente mes excuses.

— Mais pourquoi ?

— Pour mon père. Il faut toujours qu’il s’occupe de ce qui ne le regarde pas.

— Il n’est pas méchant.

— Non, c’est bien là le problème. Il est toujours gentil.

— Maman l’aime beaucoup.

— C’est ça le plus important. C’est bien qu’ils se soient trouvés. Anne, j’ai repensé à ce que mon père a dit au sujet de mes livres.

— Oui, dites-moi.

— J’ai commencé à faire le tri, mais à chaque fois que je choisis un livre, je le repose. Je n’y arrive pas.

— Et vous voudriez que je vous aide ?

— Oui. Sauf qu’après les manigances de mon père, je n’osais plus vous le demander.

— Ce sera avec plaisir. Quand êtes-vous libre ?

Anne arriva au domicile de Philippe juste après le déjeuner. Elle regarda le nom sur la boite aux lettres avant de sonner.

— Bonjour Philippe. Vous habitez un très bel immeuble. Et c’est tellement discret. Si vous ne m’aviez pas bien expliqué, je n’aurais jamais trouvé.

— J’ai besoin de discrétion. Les journalistes…

— Que voulez-vous dire ? Quels journalistes ?

— Vous ne savez pas qui je suis…

— Je ne comprends pas, vous êtes qui ? J’ai vu votre nom sur la boite aux lettres. Ça m’a dit quelque chose, mais sans plus.

— Vous regardez la télé parfois ?

— Pas trop. Je ne regarde que des rediffusions. Jamais rien en direct. Vous passez à la télé ?

— Ça arrive…

— Aïe ! Je sens que je ne vais pas aimer.

— Vous n’allez pas aimer quoi ?

— J’aime énormément le fait d’être inconnue. Je n’aimerais pas avoir le moindre projecteur pointé sur moi.

— Ne vous inquiétez pas. Je sais rester très discret. Personne ne vous verra ou ne parlera de vous. Vous acceptez de rester pour m’aider à trier les livres ?

— Oui bien sûr, mais maintenant, j’aimerais savoir en quoi vous êtes connu.

— Ça n’a pas d’importance. Vous êtes certainement la personne qui me connaît le mieux.

Les livres passaient de main en main et souvent atterrissaient dans une valise.

— Il va falloir qu’on se calme, on a déjà rempli trois valises.

— Votre bibliothèque en remplirait des dizaines d’autres. Ce sont des trésors que vous avez là.

— Vous vous souvenez du dernier livre dont je vous ai parlé ?

— Oui, celui des amours d’une ouvrière.

— C’est ça. Je l’ai mis de côté pour vous.

— C’est gentil, j’avais vraiment très envie de connaître cette histoire après que vous m’en ayez parlé.

Anne lut toute l’histoire d’une traite. Le samedi suivant, dans le train, elle dit à Philippe :

— Vous êtes un merveilleux conteur. Le livre que vous m’avez prêté m’a enchantée. Vous me l’aviez décrit comme votre livre préféré, je pense que ça va être le mien aussi.

Comme à leur habitude, Madeleine et Raymond les attendaient à l’entrée.

— Ah ! Les voilà ! Tu as vu ? J’ai pas dit les tourtereaux !

— La ferme, Raymond…

— Je vois que tu nous as amené des livres.

— C’est la première valise, il y en a déjà deux autres prêtes.

— Vous avez dû y passer un temps fou…

— Raymond…

— Madeleine, vous êtes une femme extraordinaire, dit Philippe. Vous avez réussi à le faire taire !

Après la tarte aux fraises du dimanche, Raymond demanda à Philippe de le suivre.

— Il faut que je te montre quelque chose.

— Quoi ?

— Une photo. Mais pas n’importe quelle photo.

Pendant plusieurs mois, Anne et Philippe firent le trajet jusqu’à la maison de retraite. Madeleine et Raymond continuaient de les attendre à l’entrée.

Parfois, Philippe demandait à Anne si elle accepterait de dîner avec lui. Parfois, elle acceptait.

Un jour, Raymond dit à Madeleine :

— J’ai raté mon coup.

— Lequel ?

— J’étais persuadé que nos enfants étaient amoureux.

— Et tu n’y crois plus ?

— Ben non. Mon fils n’est rien d’autre qu’un vieux garçon et ta fille, une vieille fille.

— Tu auras essayé.

— Je peux peut-être essayer encore.

— Tu en as assez fait comme ça. Tu voudrais faire quoi encore ? Les attacher dans un lit ?

— Oh ! Trop bien, j’y avais pas pensé. Tu t’améliores à mon contact, ma poule.

— Allô, Anne ? C’est Philippe.

— Je sais votre numéro c’est affiché.

— Bien sûr, suis-je bête. Je voulais vous parler de quelque chose. On peut déjeuner ensemble ?

Ils se retrouvèrent dans un petit restaurant au bord d’un lac.

— Cet endroit est charmant. Vous y venez souvent ?

— De temps à autre. J’aime son calme. Vous voyez cet arbre là-bas ? Il y a un banc qui en fait le tour. L’endroit est idéal pour s’y reposer ou lire.

— Nous pourrons y aller après déjeuner.

— Ce sera avec plaisir.

— Philippe, vous vouliez me parler de quelque chose…

— Non, finalement, ce n’est pas important.

— Tant pis. Je pensais que vous alliez enfin me dire qui vous êtes.

— Est-ce important pour vous ?

— Pas le moins du monde. Mais pour vous sans doute.

— C’est idiot, je ne vois pas pourquoi ce serait un secret entre nous. Je suis dans la politique.

— N’en dites pas plus. Votre fonction ne change rien à notre amitié. Tant que je ne suis pas exposée, bien sûr.

— Vous voulez dire que si un journaliste nous voyait ensemble, vous ne seriez plus amie avec moi ?

— Oui… et non. J’apprécie trop les moments que nous passons ensemble.

Après le déjeuner, ils allèrent prendre le soleil sur le banc.

— Je peux vous poser une question ?

— Bien sûr.

— Ne vous sentez pas obligée de me répondre. C’est assez personnel.

— Ne tournez pas autour du pot. Je vous écoute.

— Vous ne vous êtes jamais mariée ?

— Pas plus que vous, je crois.

— Effectivement. Quelle en est la raison ?

— C’est simple, je ne suis jamais tombée amoureuse. Et vous ?

— Ce n’est pas bien original, mais moi non plus, je ne suis jamais tombé amoureux.

— Ce sera le drame de notre vie.

— Pourquoi un drame ?

— Parce que toute ma vie, j’ai regardé mes parents heureux. J’ai vu la photo de leur mariage chaque jour de mon enfance posée sur le buffet du salon. Et depuis toute petite, comme toutes les jeunes filles sans doute, j’ai rêvé du prince charmant et d’un mariage avec la plus belle des robes.

— C’est extrêmement romantique.

— Oui, excusez-moi. Pour le coup, je vous raconte une bluette.

— Ne vous excusez pas.

— Il fait un peu froid. Rentrons.

En rentrant chez elle, Anne chercha le livre où elle avait rangé la photo d'elle qu’elle avait fabriquée avec l’intelligence artificielle.

— Mais où ai-je mis ce livre ? Elle est forcément dans un livre que j’aime.

Elle finit par appeler sa mère.

— Maman, dis-moi, est-ce que par hasard, je n’aurais pas mis dans les livres que je t’ai apportés celui qui s’appelle “Pour l’amour d’un livre“ ?

— Je ne sais pas, je vais regarder, je te rappelle.

Madeleine alla rejoindre Raymond.

— On a un problème.

— Lequel ? Tu viens de t’apercevoir qu’on vieillissait ?

— Arrête de faire l’andouille. Anne cherche le livre dans lequel tu as découvert la photo.

— Zut, flûte. On fait quoi ?

— Si elle apprend qu’on l’a vue, elle risque de très mal le prendre.

— Alors on se tait. Dis-lui que tu ne retrouves pas le livre. Encore mieux, dis-lui qu’un résident l’a emprunté.

Madeleine rappela Anne.

— Je ne l’ai pas retrouvé, un résident a dû l’emprunter.

— Ah, c’est dommage. J’y avais rangé une photo que je voulais montrer à Philippe.

— Ah, bon ? Une photo de qui ?

— Une photo de moi. Je te laisse maman, j’ai un double appel. Je t’embrasse.

— Allô, Anne. Il faut que je vous voie, dit Philippe.

— Bien sûr. Que se passe-t-il ?

— Je peux passer ? Maintenant ?

— Oui, mais vous m’inquiétez, il se passe quoi ?

— Une chose très importante, mais je ne veux pas vous en parler au téléphone.

Philippe arriva une heure plus tard. Quand Anne ouvrit la porte, elle trouva Philippe flanqué d’un carton énorme.

— Entrez. Vous déménagez ?

— Peut-être… Tenez, c’est pour vous.

Anne prit le carton. Elle regarda Philippe avec un air étonné.

— Ce n’est pas mon anniversaire.

Anne ouvrit le carton et resta sans voix. La photo qu’elle cherchait dans un livre était posée sur exactement la même robe de mariée, mais en vrai, cette fois.

Philippe dit :

— Je crois que j’ai fait une boulette. Excusez-moi, dit Philippe en ouvrant la porte. Je ne sais plus où me mettre.

— Vous pourriez peut-être vous mettre là, dit Anne en ouvrant ses bras.

Raymond arriva tout essoufflé dans la chambre de Madeleine.

— J’ai réussi !

— Tu as réussi quoi ?

— Regarde par la fenêtre… La navette a de l’avance, on a failli rater ça.

Madeleine vit Anne et Philippe avancer vers la maison de retraite en se tenant par la main.

— Trop fort, non ?

— Oui, c’est trop fort.

— Mais non, c’est moi qui suis trop fort. J’ai réussi mon coup, ma poule.

— Et comment tu as fait ça ?

— Comme d’hab. J’ai évité de me mêler uniquement de mes oignons.

— Et ?

— J’ai montré la photo d’Anne en mariée à Philippe.

— Tu n’as pas osé ?

— Ben si. Et j’ai bien fait. Je ne sais pas comment ils en sont arrivés là, mais ça a marché.

Le mariage eut lieu dans l’église à côté du lac. La cérémonie fut on ne peut plus intime. Madeleine et Raymond étaient les témoins.

— Vous en avez mis du temps, les tourtereaux, dit Raymond. Pourtant, c’est pas faute de vous avoir bousculés.

— Justement, tu aurais pu éviter de t’en mêler, répondit Philippe.

— Et comment tu aurais su pour la robe de mariée ?

— Je me disais bien aussi que c’était étonnant que vous n’ayez pas mis votre grain de sel, remarqua Anne.

— Mais tu pouvais pas te taire ? dit Madeleine.

— Je rêve ou vous étiez tous de mèche ? demanda Anne.

— On voulait tous que tu soies la plus belle des mariées, répondirent-ils tous en chœur.

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